Archive pour la catégorie 'Territoire'

01
déc
07

J’y étais

Or si l’on prend le temps d’observer ce qui s’éprouve réellement à Las Vegas en termes d’actes et de faits, force est de constater que cette expérience est surtout exceptionnelle par sa brièveté : elle se réduit à l’instant quasi irréel de l’émotion immédiate. Une expérience brutale, sauvage et instantanée, sans experientia ni experimentum, où ce qui est à proprement parler empirique disparaît tout de go sous une forme chimérique : res ficta.

Une expérience confinée au choc de l’impression soudaine qui n’a plus le temps de se décanter lentement dans le sentiment ou l’idée, de ses laisser éprouver, de se prolonger en souvenir frais, mais qui disparaît aussitôt qu’elle est apparue, comme un éclair sensoriel aussi intense qu’oublié, comme un stimulus sans réponse, où l’absence de réaction n’est tributaire que d’une nouvelle décharge.

Dans ce laboratoire vivant du jeu et de l’entertainment, le spectacle sous son ancienne forme du show est désormais entièrement révolu, il appartient à l’ère anachronique de la séparation et de la distance. Naît une période nouvelle, celle de l’interaction fusionnelle et virtuelle, des expériences directes in medias res qui vont nous laisser une marque violente mais fugace, un impact traumatique dans la peau, une blessure de plaisir qui nous fera dire : j’y étais.

11
nov
07

La loi de l’expérience

Pour tous les promoteurs de jeux et d’attractions de Las Vegas, il s’agit donc à présent de suivre une unique loi: proposer aux visiteurs de suivre une unique loi : proposer aux visiteurs et aux touristes des expériences. Il ne convient plus simplement d’assister à un spectacle, voire d’y participer, mais d’en faire l’expérience, de devenir soi-même in toto le spectacle, metteur en scène de son propre divertissement. Du moindre repas dans un restaurant à thème à une plongée dans un sous-marin atomique, en passant par la possibilité de jouer, pour un soir et pour cent dollars, un bout de rôle dans sa série télévisée favorite (en l’occurrence Star Trek, au dernier étage de la Stratosphere Tower) tout n’est qu’experiment, tout doit être prétexte à un événement inoubliable. Considérant sans doute l’âme des clients comme une tabula rasa, laes créateurs de Las Vegas ont décidé de la soumettre à une guerre totale faite d’impressions violentes et de surprises sans limite. Toutefois la Blitzkrieg du spectacle doit toujours rester fun.

11
nov
07

Dérive électrique

Petit à petit, la techno-démocratie végasienne du fun a mis au point sa drogue dure mais inoffensive qui, agissant directement sur les nerfs par stimulation électro-visuelle, panse les blessures sociales de manière plus profonde que n’importe quel autre stupéfiant. Les nouveaux parcs d’attraction comme les hôtels-casinos ont modifié la quête de la génération du flower-power d’une extase corporelle qui sort de l’ordinaire, d’une ouverture communautaire à une nouvelle sorte d’expérience holiste, d’un moment unique qui donnerait sens au reste de notre vie, en une dérive électrique qui doit conduire le spectateur à une forme irréversible de choc sensoriel. Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l’artifice. Avec force jeux et publicités, elle a fait de la transcendance du banal un commerce, du prodigieux un négoce. Cette force hallucinatoire de Las Vegas est telle que les néo-hippies, qui parodient aujourd’hui la contre-culture des sixties et se donnent rendez-vous chaque été dans le nord du désert du Nevada pour une fête orgiaque, “l’homme en feu”, reproduisent sans le savoir, en les détournant, les règles du parc d’attractions et des casinos à thème. Contredire, c’est encore imiter.

03
nov
07

Rêve

On peut bien se moquer de l’Américain moyen, le traiter de grand enfant ou de sombre inculte, mais on ne peut lui ôter ce que tous les philosophes politiques continentaux espèrent à mot couvert des populations silencieuses auxquelles ils adressent leurs ouvrages de réforme sociale: tout sacrifier à son rêve, si misérable soit-il. L’utopie collective des États-unis se manifeste pour ainsi dire dans la somme des utopies personnelles dont la projection spatiale se situe au coeur du désert du Nevada.

01
nov
07

Letteratura e filosofia

Il rapporto tra letteratura e filosofia è una lotta. Lo sguardo dei filosofi attraversa l’opacità del mondo, ne cancella lo spessore carnoso, riduce la varietà dell’esistente a una ragnatela di relazioni tra concetti gnerali, fissa le regole per cui un numero finito di pedine muovendosi su una scacchiera esaurisce un numero forse infinito di combinazioni. Arrivano gli scrittori e agli astratti pezzi degli scacchi sostituiscono re regine cavalli torri con un nome, una forma determinata, un insieme d’attributi reali o equini, al posto della scacchiera distendono campi di battaglia polverosi o mari in burrasca; ecco le regole del gioco buttate all’aria, ecco un ordine diverso da quello dei filosofi che si lascia a poco a poco scoprire. Ossia: chi scopre queste nuove regole del gioco sono nuovamente i filosofi, tornati alla riscossa a dimostrare che l’operazione compiuta dagli scrittori è riducibile a una operazione delle loro, che le torri et gli alfieri determinati non erano che concetti generali travestiti.

Cosi continua la disputa, ognuna delle due parti sicura d’aver compiuto un passo avanti nella conquista delle verità o almeno di una verità, e nello stesso tempo consapevole che la materia prima delle proprie costruzioni è la stessa di quella dell’altra: parole.

25
oct
07

Rêverie au Lido

Venise, quand je vous vis, un quart de siècle écoulé, vous étiez sous l’empire du grand homme, votre oppresseur et le mien ; une île attendait sa tombe ; une île est la vôtre : vous dormez l’un et l’autre immortels dans vos Sainte-Hélène. Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s’évanouissent, à mesure que vos palais s’écroulent ; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines ; votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent aussi sensible que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; je rêve encore mille chimères. L’énergie de ma nature s’est resserrée au fond de mon coeur ; les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? Quelle rosée descendra sur moi ? quelle brise émanée des fleurs, me pénètrera de sa tiède haleine ? le vent qui souffle sur une tête à demi-dépouillée, ne vient d’aucun rivage heureux !

06
oct
07

Villes-paquebots

Le monde, c’est ce mouvement incessant entrevu par les trous de la coque de nos capitales, désormais paquebots de croisière pour le troisième âge. Sur des centaines de kilomètres, ce sont des maisons à demi construites et déjà abandonnées, des bandes d’exclusion le long des frontières, des zones franches, des villes-entrepôts, des galeries commerciales et ces dalles de béton ceintes de hauts grillages où les zones de jeu peintes sur le sol sont depuis longtemps effacées. Ce sont les bâtiments flambants neufs de New Mumbai et Suzhou Industrial City, dont les façades brillent entre les fondrières et les tas de sable, et les resorts du sud de l’Espagne, vides six mois par an comme les colonie de Cisjordanie et les bases-vie des champs pétroliers de Hassi Messaoud.

16
sept
07

Blank spaces & darkness

Now when I was a little chap I had a passion for maps. I would look for hours at South America, or Africa, or Australia, and lose myself in all the glories of exploration. At that time there were many blank spaces on the earth, and when I saw one that looked particularly inviting on a map (but they all look that) I would put my finger on it and say, `When I grow up I will go there.’ The North Pole was one of these places, I remember. Well, I haven’t been there yet, and shall not try now. The glamour’s off. Other places were scattered about the hemispheres. I have been in some of them, and . . . well, we won’t talk about that. But there was one yet–the biggest, the most blank, so to speak– that I had a hankering after. 

True, by this time it was not a blank space any more. It had got filled since my boyhood with rivers and lakes and names. It had ceased to be a blank space of delightful mystery– a white patch for a boy to dream gloriously over. It had become a place of darkness.

16
sept
07

Des phrases comme des poissons…

Les lieux vides et flous que j’explorais m’offraient le surplus d’inconnu que me refusait désormais la fiction, musique d’ambiance moulinée par la télévision et les magazines, pâte grise égalisant les surfaces, arrondissant les angles et bouchant les fissures. J’étais revenu au réel pour trouver du merveilleux, alors que c’est précisément cette quête qui m’en avait, à l’origine, éloigné. Mais le monde s’était, depuis, considérablement agrandi, et dès qu’on quittait les itinéraires balisés où il présentait sa face usuelle, acceptable, tout s’obscurcissait. C’était dans ces endroits où la réalité excéderait le texte que je voulais me tenir le plus longtemps possible, regardant les phrases gigoter en tous sens comme des poissons fraîchement capturés .

14
sept
07

L’homme ambulant

À l’homme des foules du 19e siècle, le passant rêveur ou fouineur des grandes villes (Londres, Paris, Berlin, etc.), dépeint par Poe et Baudelaire, décortiqué par Valéry et Benjamin, succède l’homme ambulant, errant sur les routes désertiques, le vagabond sans destination, ni passé, l’amnésique désorienté de Paris-Texas qui échoue dans un motel miteux aux confins du néant sans savoir d’où il vient ni où il va. Le nomade sans nomadisme, c’est-à-dire sans la connaissance de ce qu’il fait ni la justification a posteriori de ses actes. Celui qui ne connaît rien d’autre que l’irrémédiable nécessité de se laisser conduire par le bandeau jaune et continu des highways. Un être perdu dans la communauté et pour la communauté.

09
sept
07

Nuage toxique

(Moi, je venais sur les friches non pas pour y vider mon sac mais, plus fondamentalement, parce que j’assimilais, dans les bouches, sur les écrans, le mot, la parole au déchet. Généré automatiquement, proliférant, le texte était ce nuage toxique qui nimbait les villes et noircissait les monuments et dont je souhaitais, confusément, étendre l’emprise jusqu’à obtenir un réel saturé de sens, irisé et lourd comme ces flaques de détergent dans lesquelles je mettais régulièrement les pieds.)

31
août
07

Images pornos

En une année, je me suis constitué une collection appréciable d’images pornos même si, sur la plupart des clichés, l’extrême blondeur des cheveux, le brun égal des corps et le rose saturé des entrejambes ont perdu leur éclat sous l’action conjuguée de la pluie, des chiens errants et des manipulateurs anonymes. Abandonnés dans l’herbe, les magazines présentaient leurs modèles grimaçant d’extase devant un paysage déserté, des murs aveugles et des carcasses de réfrigérateurs.

31
août
07

Métropole

Qu’on ne nous parle plus de “la ville” et de “la campagne”, et moins encore de leur antique opposition. Ce qui s’étend autour de nous n’y ressemble ni de près ni de loin : c’est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés : la métropole. Il y a bien eu la ville antique, la ville médiévale ou la ville moderne ; il n’y a pas de ville métropolitaine. La métropole veut la synthèse de toute le territoire. Tout y cohabite, pas tant géographiquement que par le maillage de ses réseaux.

         C’est justement parce qu’elle achève de disparaître que la ville est maintenant fétichisée, comme Histoire. Les manufactures lilloises deviennent des salles de spectacle, le centre bétonné du Havre est patrimoine de l’Unesco. À Pékin, les hutongs qui entourent la Cité interdite sont détruites, et l’on en reconstruit de fausses, un peu plus loin, à l’attention des curieux. À Troyes, on colle des façades à colombage sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris. Les centres historiques, longtemps sièges de la sédition, trouvent sagement leur place dans l’organigramme de la métropole. Ils y sont dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire. Ils sont les îlots de la féerie marchande, que l’on maintient par la foire et l’esthétique, par la force aussi. La mièvrerie étouffante des marchés de Noël se paye par toujours plus de vigiles et de patrouilles de municipaux. Le contrôle s’intègre à merveille au paysage de la marchandise, montrant à qui veut bien la voir sa face autoritaire. L’époque est au mélange, mélange de musiquettes, de matraques télescopiques et de barbe à papa. Ce que ça suppose de surveillance policière, l’enchantement !

31
août
07

Réseau

Terrain d’excursions balisés, les jungles, les déserts et les montagnes ont cessé d’être des terra incognitae : la frontière du monde connu passe désormais aux portes des villes. Les mégalopoles s’indifférencient sur leurs marges, et les zones blanches sont les avant-postes de cette transformation, les points par où Paris, Lagos et Rio communiquent comme les bassins d’une écluse. Un double mouvement rapproche les grands centres urbains : à l’internationale, grossièrement mise en scène, des sièges sociaux et des salons VIP répond celle des terrains vagues et des bidonvilles, zones poreuses, reliées entre elles par un réseau de correspondances fines comme des vaisseaux capillaires et qui peuvent permettre de voyager sans bouger.

30
août
07

Paysage urbain

Le réseau serré des vieux docks de Londres est régulièrement crevé par les lots de bureaux en construction. Devant moi, les piliers d’un ouvrage, enchâssés dans un réseau d’échafaudages métalliques recouverts d’une toile aux mailles fines, pour isoler la poussière. Le vent anime cette congère mousseuse de légères oscillations. Sur le trottoir luisant qui rougeoie sous les lampadaires, la neige sale comme des paquets de graisse sur le dos d’un poisson dépecé.