Archive pour la catégorie 'Sujet'

04
juin
08

Les oiseaux

Je lève les yeux, les envoie chercher au-dessus des branches, à la rencontre de l’essaim, de la bande, la colonie. ils sont plusieurs centaines, plusieurs milliers à voler dans la plaine à l’aplomb de la rivière dans le couchant. Chaque soir je monte les observer en haut du champ et les retrouve qui virent, vrillent et vertigent, procédant par effondrements successifs quand ils dévient, se détachent et se disloquent avant de se relever et de resserrer les rangs et ça ressemble alors à une tornade, une colonne torse ou hélicoïdale qui s’évaserait vers le ciel, éclatée, avant qu’ils ne fondent à nouveau puis freinent et furètent, indécis, jusqu’à se figer. Inlassablement. Des heures durant la même mobilité. C’est comme de l’eau cet axe noir. Ça pourrait être un essaim de mouches ou bien d’abeilles – de tout ce qui est animé, rien sans doute n’est capable de tels effondrements, et de se reformer ainsi. Comme une feuille de papier tantôt dans l’épaisseur – et invisible alors -, tantôt rectangle blanc couvert de signes noirs.

“Où suis-je ?” me demandais-je à haute voix en tournant sur moi-même les yeux fixés sur l’essaim d’oiseaux qui menaçait à la verticale comme un ciel prêt à s’effondrer – mais il continue de se déployer et de se reformer étroitement noir et cylindré, colonne de vents furieux. Puis je vis la bande se mettre en branle et quitter le ciel qui était au-dessus de la forêt. Alors courir, sillonner des kilomètres, un relief épuisant. Cavalant à travers les bois comme si la vie en dépendait, joyeux mais angoissé par cette jambe, ce mollet métamorphique.

27
fév
08

Freud, l’enfance, le sexe

    A la question soulevée notamment par Rousseau : “Qu’est-ce que l’enfance ?” Freud répond que l’enfance est la scène de la constitution du sujet dans et par le désir, dans et par l’exercice du plaisir lié à des représentations d’objets. L’enfance fixe le cadre sexuel à l’intérieur duquel notre pensée, désormais, doit se tenir, si sublimées qu’en soit les opérations.

    Ce qui encore de nos jours fait la dimension subversive de cette thèse n’est pas qu’on lui objecte, bien au contraire, l’animalité de l’enfant et la nécessité de son dressage [thèse classique, celle de Descartes, par exemple]. L’obstacle est, a contrario, l’idée quel ‘enfant est un innocent, un petit ange,le dépôt de toutes nos rêveries faisandées, le petit réceptacle de toute l’eau de rose du monde. C’est ce qu’on voit dans les appels répétés à la délation, à la peine de mort et au lynchage immédiat, dès qu’il est question d’un rapport sexuel avec un enfant. Dans ces appels violents, devant quoi l’autorité publique a bien de la peine à rester impavide, il n’est jamais question, ce qui s’appelle jamais, de ce que Freud a mis en avant avec son courage ordinaire: que l’enfance, au plus loin de toute “innocence”, est un age d’or de l’expérimentation sexuelle sous toutes ses formes.

    Bien entendu, la loi doit dire qui est enfant et qui ne l’est pas, à quel age on dispose librement de son corps, et comment on punit ceux qui transgressent ces dispositions légales. [...] Cela dit, il est non seulement inutile, mais profondément réactionnaire et nuisible, d’en appeler pour ce faire à des représentations archaïques de l’enfance, au moralisme mensonger d’avant Freud, et d’oublier que de puissantes pulsions, une curiosité sexuelle toujours en éveil, structurent n’importe quelle enfance. [...]

    Ajoutons que ceux qui organisent pétitions, délations, sites Internet et lynchages incontrôlés à propos des pédophiles feraient bien d’examiner la structure pathogène, y compris sexuellement, de la famille. L’écrasante majorité des meurtres d’enfant son commis, non par de louches pédophiles célibataires, mais par les parents, et singulièrement par les mères. Et l’écrasante majorité des attouchements sexuels sont incestueux, à l’initiative, cette fois, des pères ou beaux-opères. Mais sur tout cela, motus et bouche cousue. Mères meurtrières et pères incestueux, infiniment plus répandus que les assassins pédophiles, ne figurent que malaisément dans le tableau idyllique des familles où l’on veut placer le rapport délicieux de parents citoyens et de leurs angéliques petits.

    Freud, lui n’a accepté aucune entrave, qu’elles qu’aient pu être ses propres réticences bourgeoises. Il a expliqué la pensée humaine à partir de la sexualité infantile, et nous a donné tous les moyens de comprendre ce qu’il y a de factice, de névrosé, de désespérant, dans l’univers familial.

29
nov
07

Chaque centimètre de cheveu est un pas sur la lune

Ni musicien, ni artiste, ce genre de choses. Beaucoup mieux que ça, beaucoup plus singulier, précieux, historique, populaire : un corps. Pour qui l’admirait Mick fut d’abord une surface parcourue de vibrations électriques, et sur quoi pendant dix ans vint se poser l’humeur de l’époque, ses fantaisies faites couleurs, ses audaces faites cuirs, sa désinvolture faite cheveux, ses ambiguïtés faites maquillage. S’il eut mille visages, porta mille capes, brilla de mille feux différents, c’est que le temps fut une cabine d’essayage géante. Décennie la plus transformiste du siècle, y compris en incluant les trois suivantes. Notre temps est certes quantativement plus mobile et multiple, mais pendant les années soixante chaque modulation du corps apparent est une conquête, se gagne de haute lutte, parachève une avancée consistante. Nos villes postmodernes sont des mutantes permanentes et autrement bigarrées que celles du vivant de Mick, mais peu de leurs vibrations engagent ceux qu’elles traversent. Les tendances successives ou simultanées ne sont ambassadrice que d’elles-mêmes. Des fins en soi. La fantaisie est générale, rigolote, libératrice, tourne à vide. Repus de cette licence tout nous glisse dessus, entre par une oreille et sort par une autre. En 60 et suivantes, chaque centimètre de cheveu en plus est un pas sur la Lune.

11
nov
07

La loi de l’expérience

Pour tous les promoteurs de jeux et d’attractions de Las Vegas, il s’agit donc à présent de suivre une unique loi: proposer aux visiteurs de suivre une unique loi : proposer aux visiteurs et aux touristes des expériences. Il ne convient plus simplement d’assister à un spectacle, voire d’y participer, mais d’en faire l’expérience, de devenir soi-même in toto le spectacle, metteur en scène de son propre divertissement. Du moindre repas dans un restaurant à thème à une plongée dans un sous-marin atomique, en passant par la possibilité de jouer, pour un soir et pour cent dollars, un bout de rôle dans sa série télévisée favorite (en l’occurrence Star Trek, au dernier étage de la Stratosphere Tower) tout n’est qu’experiment, tout doit être prétexte à un événement inoubliable. Considérant sans doute l’âme des clients comme une tabula rasa, laes créateurs de Las Vegas ont décidé de la soumettre à une guerre totale faite d’impressions violentes et de surprises sans limite. Toutefois la Blitzkrieg du spectacle doit toujours rester fun.

11
nov
07

Xénia est nue

Xénia est complètement nue. Les invités sont désormais dos à la mer alors que continue le feu d’artifice, sans plus de spectateurs. Xénia montée sur la table basse, presque seule au milieu du salon. Xénia complètement nue, son corps de femme qui a quarante ans, ou quarante-cinq, mère de deux enfants, elle a un petit ventre, sur laquelle des hommes passent tous les soirs, certains sont brutaux, d’autres sont timides, les bras maigres, les aréoles noires, et le téton mâchonné par des mâchoires sans dents il y a sept ou huit années, des gencives suçant la vie qui était en elle en abondance, tourne lentement comme une danseuse mécanique émerveillée de tourner, regarde ses pieds ou ce qu’elle peut voir comme cela de son corps, ses fesses belles qui tombent un peu où je voudrais m’enfoncer, les cheveux noirs de Xénia sa timidité et le silence de tout le monde alors qu’ils en ont soupé disent-ils, de ces corps nus, et ne serait-ce que ce soir d’ailleurs ? N’est-ce pas ? Xénia non plus ne sait pas pourquoi, ce qu’elle fout nue dans une soirée comme celle-ci elle qui est pute dans la vraie vie, pourquoi elle a voulu qu’on la voie nue, qui ne fait rien que tourner lentement sur elle-même les bras qui montent au ciel, et ils ne savent pas non plus pourquoi regarder alors qu’il ne se passe rien mais ils regardent, les yeux réveillés, agrandis, son corps magnifique, plus nu que tous les corps nus c’est l’impression sinon le désir ne circulerait pas comme ça, palpable, agaçant, et les bouteilles partout, les feuilles de menthe que chacun mâche comme la coca des Andes.

11
nov
07

Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ?

Qu’est-ce qu’un chanteur – de rock ? Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ? Qu’est-ce qu’un type qui seulement chante, que n’occupent ni guitare, ni basse, ni biniou ? C’est le premier récepteur de la musique jouée par son band. Avant même le public il est là qui la reçoit en première ligne, aux avant-postes, et aussitôt la rend, la passe au travers lui et la recrache. L’émet aussitôt que reçue, la reçoit aussitôt qu’émise, karaoké instantané. L’émet puis elle lui revient médiée par la foule. Tout cela sur scène, quand vient le soir. La scène est l’épicentre de la grande interactivité démocratique dont Mick est pendant dix ans le maître de cérémonie.

Un chanteur de rock sans instrument est l’incarnation instantanée de la musique, et donc c’est un danseur, qu’il le veuille ou non, maladroit ou non, un danseur désigné par la baguette magique du son émis derrière par ses amis.

03
nov
07

His name

Marguerite felt a weakness in her legs. The wind made the canopy snap. She felt hollow in her body and heart. But even as they led her from the grave she heard the name Lee Harvey Oswald spoken by two boys standing fifty feet away, here to grab some clods of souvenir earth. Lee Harvey Oswald. Saying it like a secret they’d keep forever. She saw the first dusty car drive off, just silhouetted heads in windows. She walked with the policemen up to the second car, where the funeral director stood under a black umbrella, holding open the door. Lee Harvey Oswald. No matter what happened, how hard they schemed against her, this was the one thing they could not take away—the true and lasting power of his name. It belonged to her now, and to history.

25
oct
07

Rêverie au Lido

Venise, quand je vous vis, un quart de siècle écoulé, vous étiez sous l’empire du grand homme, votre oppresseur et le mien ; une île attendait sa tombe ; une île est la vôtre : vous dormez l’un et l’autre immortels dans vos Sainte-Hélène. Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s’évanouissent, à mesure que vos palais s’écroulent ; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines ; votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent aussi sensible que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; je rêve encore mille chimères. L’énergie de ma nature s’est resserrée au fond de mon coeur ; les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? Quelle rosée descendra sur moi ? quelle brise émanée des fleurs, me pénètrera de sa tiède haleine ? le vent qui souffle sur une tête à demi-dépouillée, ne vient d’aucun rivage heureux !

14
sept
07

L’homme ambulant

À l’homme des foules du 19e siècle, le passant rêveur ou fouineur des grandes villes (Londres, Paris, Berlin, etc.), dépeint par Poe et Baudelaire, décortiqué par Valéry et Benjamin, succède l’homme ambulant, errant sur les routes désertiques, le vagabond sans destination, ni passé, l’amnésique désorienté de Paris-Texas qui échoue dans un motel miteux aux confins du néant sans savoir d’où il vient ni où il va. Le nomade sans nomadisme, c’est-à-dire sans la connaissance de ce qu’il fait ni la justification a posteriori de ses actes. Celui qui ne connaît rien d’autre que l’irrémédiable nécessité de se laisser conduire par le bandeau jaune et continu des highways. Un être perdu dans la communauté et pour la communauté.

14
sept
07

Un kaléidoscope doué de conscience

La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau est celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. L’observateur est un prince qui jouit partout de son incognito. L’amateur de la vie fait du monde sa famille, comme l’amateur du beau sexe compose sa famille de toutes les beautés trouvées, trouvables et introuvables ; comme l’amateur de tableaux vit dans une société enchantée de rêves peints sur la toile. Ainsi l’amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d’électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représzente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. C’est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive.

30
août
07

A single subject

Lee Harvey Oswald was awake in his cell. It was the beginning to occur to him that he’d found his life’s work. After the crime comes the reconstruction. He will have motives to analyze, the whole rich question of truth and guilt. Time to reflect, time to turn this thing in his mind. Here is a crime that clearly yields material for deep interpretation. He will be able to bend the light of that heightened moment, shadows fixed on the lawn, the limousine shimmering and still. Time to grow in self-knowledge, to explore the meaning of what he’s done. He will vary the act a hundred ways, speed it up and slow it down, shift emphasis, find shadings, see his whole life change.

This was the true beginning.

They will give him writing paper and books. He will fill his cell with books about the case. He will have time to educate himself in criminal law; ballistics, acoustics, photography. Whatever pertains to the case he will examine and consume. People will come to see him, the lawyers first, then psychologists, historians, biographers. His life had a single subject now, called Lee Harvey Oswald.

28
août
07

Middle name

It occurred to Oswald that everyone called the prisoner by his full name. The Soviet press, local TV, the BBC, the Voice of America, the interrogators, etc. Once you did something notorious, they tagged you with an extra name, a middle name that was ordinarily never used. You were officially marked, a chapter in the imagination of the state. Francis Gary Powers. In just these few days the name had taken on a resonance, a sense of fateful event. It already sounded historic.

15
août
07

That was her self

“She was not old yet. She had just broken into her fifty-second year. Months and months of it were still untouched. June, July, August! Each still remained almost whole, and, as if to catch the galling drop, Clarissa, crossing to the dressing-table) plunged into the very heart of the moment, transfixed it, there – the moment of this June morning on which was the pressure of all the other mornings, seeing the glass, the dressing-table, and all the bottles afresh, collecting the whole of her at one point (as she looked into the glass), seeing the delicate pink face of the woman who was that very night to give a party; of Clarissa Dalloway, of herself.
How many million times she had seen her face, and always with the same imperceptible contraction! She pursed her lips when she looked in the glass. It was to give her face point. That was her self – pointed; dart-like; definite. That was her self when some effort, some call on her to be her self, drew the parts together, she alone knew how different, how incompatible and composed so for the world only into one centre, one diamond, one woman who sat in her drawing-room and made a meeting-point, a radiancy no doubt in some dull lives, a refuge for the lonely to come to, perhaps;”

 

15
août
07

Heccéités

On s’interroge sur ce qui fait l’individualité d’un événement : une vie, une saison, un vent, une bataille, cinq heures du soir… On peut appeler heccéité ou eccéité ces individuations qui ne constituent plus des personnes ou des moi. Et la question naît de savoir si nous ne sommes pas de telles heccéités plutôt que des moi. La philosophie et la littérature anglo-américaine à cet égard sont particulièrement intéressantes, parce qu’elles se sont souvent distinguées par leur incapacité à trouver un sens assignable au mot “moi”, sauf celui d’une fiction grammaticale. Les événements posent des questions de composition et de décomposition, de vitesse et de lenteur, de longitude et de latitude, de puissance et d’affect très complexes. Contre tout personnalisme, psychologique ou linguistique, ils entraînent la promotion d’une troisième personne, et même d’une “quatrième” personne du singulier, non-personne ou Il, où nous nous reconnaissons mieux, nous-mêmes et notre communauté, que dans des vains échanges entre un Je et un Tu. Bref, nous croyons que la notion de sujet a perdu beaucoup de son intérêt au profit des singularités pré-individuelles et des individuations non-personnelles. Mais, précisément, il ne suffit pas d’opposer des concepts les uns aux autres pour savoir lequel est le meilleur, il faut confronter les champs de problèmes auxquels ils répondent, pour découvrir sous quelles forces les problèmes se transforment et exigent eux-mêmes la constitution de nouveaux concepts. Rien ne vieillit de ce que les grands philosophes ont écrit sur le sujet, mais c’est la raison pour laquelle nous avons, grâce à eux, d’autres problèmes à découvrir, plutôt que d’opérer des “retours” qui montreraient seulement notre insuffisance à les suivre. La situation de la philosophie ne se distingue pas ici fondamentalement de celle des sciences et des arts.