Un mouvement politique est toujours un mouvement qui brouille la distribution donnée de l’individuel et du collectif et la frontière admise du politique et du social. L’oligarchie et ses savants n’ont pas fini de l’éprouver dans leur entreprise pour fixer la distribution des lieux et des compétences. Mais ce qui fait l’embarras de l’oligarchie fait aussi la difficulté du combat démocratique. [...] Ceux qui se battent pour défendre un service public, un système de législation du travail, un régime d’indemnisation du chômage ou un système de retraites seront toujours accusés, même si leur lutte dépasse leurs intérêts particuliers, de mener un combat refermé sur l’espace national et renforçant cet État qu’ils prient d’en préserver la clôture. Inversement, ceux qui affirment que désormais le mouvement démocratique déborde ce cadre et opposent à ces combats défensifs l’affirmation transnationale des multitudes nomades en viennent à militer pour la constitution de ces institutions interétatiques, de ces lieux extraterritoriaux où s’assure l’alliance des oligarchies étatiques et des oligarchies financières.
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Corporatismes ?
Ni musicien, ni artiste, ce genre de choses. Beaucoup mieux que ça, beaucoup plus singulier, précieux, historique, populaire : un corps. Pour qui l’admirait Mick fut d’abord une surface parcourue de vibrations électriques, et sur quoi pendant dix ans vint se poser l’humeur de l’époque, ses fantaisies faites couleurs, ses audaces faites cuirs, sa désinvolture faite cheveux, ses ambiguïtés faites maquillage. S’il eut mille visages, porta mille capes, brilla de mille feux différents, c’est que le temps fut une cabine d’essayage géante. Décennie la plus transformiste du siècle, y compris en incluant les trois suivantes. Notre temps est certes quantativement plus mobile et multiple, mais pendant les années soixante chaque modulation du corps apparent est une conquête, se gagne de haute lutte, parachève une avancée consistante. Nos villes postmodernes sont des mutantes permanentes et autrement bigarrées que celles du vivant de Mick, mais peu de leurs vibrations engagent ceux qu’elles traversent. Les tendances successives ou simultanées ne sont ambassadrice que d’elles-mêmes. Des fins en soi. La fantaisie est générale, rigolote, libératrice, tourne à vide. Repus de cette licence tout nous glisse dessus, entre par une oreille et sort par une autre. En 60 et suivantes, chaque centimètre de cheveu en plus est un pas sur la Lune.
Qu’est-ce qu’un chanteur – de rock ? Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ? Qu’est-ce qu’un type qui seulement chante, que n’occupent ni guitare, ni basse, ni biniou ? C’est le premier récepteur de la musique jouée par son band. Avant même le public il est là qui la reçoit en première ligne, aux avant-postes, et aussitôt la rend, la passe au travers lui et la recrache. L’émet aussitôt que reçue, la reçoit aussitôt qu’émise, karaoké instantané. L’émet puis elle lui revient médiée par la foule. Tout cela sur scène, quand vient le soir. La scène est l’épicentre de la grande interactivité démocratique dont Mick est pendant dix ans le maître de cérémonie.
Un chanteur de rock sans instrument est l’incarnation instantanée de la musique, et donc c’est un danseur, qu’il le veuille ou non, maladroit ou non, un danseur désigné par la baguette magique du son émis derrière par ses amis.
Divertissement
Si l’on se plaît au jeu de la comparaison des générations, on peut alors affirmer que les parcs d’attractions avec leur orgie technologique et leur myriade de divertissements fantaisistes ont réussi là où les principes de vie des hippies et des contestataires des années soixante ont, à l’échelle d’une communauté tout entière, échoué. Au demeurant, l’expérience de Las Vegas, et son test du néon, a obtenu un franc succès bien au-delà des expériences psychédéliques des Merry Pranksters de Ken Kesey. Et, quantitativement parlant, elle est bien plus efficace que toute tentative d’hallucination fournie par des moyens artificiels. Si, dans Fear and Loathing Las Vegas, avec une intuition géniale, Hunter Thompson a tenu à marquer le moment historique dela fin de l’ère hippie du flower power lors d’une virée aléatoire dans la cité du jeu, c’est jutement parce que Las Vegas, grâce à son décorum factice, libère une puissance hallucinogène assurément plus forte que n’importe quelle drogue concoctée par Timothy Leary. [...] En vertu de son délire visuel et urbain, de sa continuelle drogue électrochimique, Las Vegas rend à dire vrai tout à fait ridicule, par sa pauvreté sensorielle, l’ingurgitation de stupéfiants. Elle fait des camés des sixties de pâles imitations, encore trop cérébrales, du client avachi devant la machine à sous d’un casino à thèmes.
Comme pour contrer inconsciemment sur son propre terrain le mouvement de contestation des années soixante, porteur d’une éthique de l’irréalité, la société américaine a recyclé ce désir d’un dérèglement absolu des sens mais elle lui a donné une valeur hygiénique et sociale : le divertissement.
Fun addicts
Désormais, toute l’Amérique se shoote sans crainte ni remords au fun, s’injecte allègrement dans les veines de grandes rasades d’attractions visuelles avec des seringues stérilisées qui ont la forme de lunettes spéciales pour voir en trois dimensions ou d’écouteurs sétérophoniques pour enter en contact multisensoriel avec les baleines blanches. L’expérience des limites dans les limites de l’expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l’industrie du spectacle. Un délire de formes et de sensations, mais strictement conçu et contrôlé. Les ingénieurs et les producteurs des firmes qui composent les spectacles laser ou digitaux ont très vite compris que les “portes de la perception” s’ouvrent bien plus largement sur des Montagnes Russes, à trois cent cinquante mètres du sol, bombardées de hard-rock et d’effets pyrotechniques à couper le souffle, qu’avec une simple prise de mescaline ou de LSD.
His name
Marguerite felt a weakness in her legs. The wind made the canopy snap. She felt hollow in her body and heart. But even as they led her from the grave she heard the name Lee Harvey Oswald spoken by two boys standing fifty feet away, here to grab some clods of souvenir earth. Lee Harvey Oswald. Saying it like a secret they’d keep forever. She saw the first dusty car drive off, just silhouetted heads in windows. She walked with the policemen up to the second car, where the funeral director stood under a black umbrella, holding open the door. Lee Harvey Oswald. No matter what happened, how hard they schemed against her, this was the one thing they could not take away—the true and lasting power of his name. It belonged to her now, and to history.
Rêve
On peut bien se moquer de l’Américain moyen, le traiter de grand enfant ou de sombre inculte, mais on ne peut lui ôter ce que tous les philosophes politiques continentaux espèrent à mot couvert des populations silencieuses auxquelles ils adressent leurs ouvrages de réforme sociale: tout sacrifier à son rêve, si misérable soit-il. L’utopie collective des États-unis se manifeste pour ainsi dire dans la somme des utopies personnelles dont la projection spatiale se situe au coeur du désert du Nevada.
“Expertise scientifique” ?
Il y a un paradoxe de l’expertise scientifique. Une science qui mérite son nom se structure sur le mode de l’après-demain ; toute proposition qui y est avancée ne vaut que par la proposition, encore inconnue, qui sera formulée non pas demain, comme une conséquence, mais après demain, comme ce qui troublera les conséquences. Cette structure à la fois logique et temporelle fonde ce qu’on appelle la recherche. La recherche n’est pas faite pour confirmer et continuer, elle est faite pour infirmer et rompre.
L’expertise, elle, fonctionne sur le mode de l’avant-hier. Elle répond à une demande venue des décideurs: “dites-moi ce qu’il en est aujourd’hui, dites-moi ce que je dois savoir, ni trop ni trop peu, sur l’état des choses”. La réponse, pour être utilisable, doit être certaine. Or, il n’y a de certain que le passé. Conséquence: toute expertise qui se présente comme scientifique est au mieux scientifiquement dépassée, toujours déjà dépassée; au pire, elle est hors-science, toujours déjà antiscientifique.
l’idéologie de l’évaluation
Sous l’invocation du mot d’ordre “évaluation” [...] se rassemblent des forces multiples et nombreuses. Agences de notation sociale, évaluant les entreprises au regard de la qualité du dialogue qui s’y déroule; officines proposant leurs services aux Directions des Ressources Humaines, pour les aider à évaluer les employés (entendons: déceler ceux dont il faut se débarrasser) ; méditations socio-politiques dont la conclustion se laisse résumer, sans injustice, par la reprise en ritournelle: “une seule solution, l’évaluation.” La moindre recherche sur Internet laisse apparaître en un instant des centaines de réseaux. [...] on apprend que l’Église d’Angleterre s’est mis en tête d’évaluer les prêtres chargés d’une paroisse ; question : un prêtre anglican doit-il être évalué sur la pureté de sa doctrine ou sur le nombre de personnes qui sont présentes aux offices ? On ne saurait parler plus crûment.
Au vrai le même type de question ne cesse d’être posé en France à propos de l’école ; depuis plus d’un demi-siècle, les experts en pédagogie (en sociologie, en science politique, etc.) ont suggéré aux décideurs une recette propre à domestiquer ceux qui savent: les évaluer, continuellement, non pas en fonction de ce qu’ils savent, mais en fonction de ce que nul ne sait et ne peut savoir, et notamment pas les décideurs. Comme autrefois dans l’agriculture soviétique, les objectifs sont si obscurs et si confus que personne ne pourra jamais les définir, pas même ceux qui les fixent. L’important n’est d’ailleurs pas qu’ils soient définis, mais qu’ils soient impératifs, contradictoires et, de préférence, humiliants. Modernisation, non sans conservation du patrimoine culturel, égalité des chances, non sans promotion des meilleurs, lieux de vie, non sans apprentissage de la discipline, les expressions varient et se renversent, mais il n’y a jamais qu’un objectif, la domestication généralisée.
Des descriptions semblables vaudraient de bien d’autres lieux sociaux. Hôpitaux, prison, théâtres, musées, la liste ne se clôt pas. En vérité, l’idéologie de l’évaluation sert à tout, à condition de n’en pas sortir. Elle sert aussi fidèlement les tenants les plus inflexibles du libéralisme économique que les tendres âmes humanistes, rêvant d’éthique et de juste répartition; elle peut maintenir les privilèges acquis comme elle peut préparer les réformes les plus imprudentes.
On annonce bien haut qu’on évaluera des professions, mais le but poursuivi est tout autre. Il s’agit d’évaluer tout un chacun. Evaluer les êtres parlants, en masse et en détail, les évaluer corps et âme, cela s’appelle un contrôle.
Qu’est-ce qu’être frères ? Comment le devenir ?
Frères, nous ne le sommes pas dans l’acception dite littérale, autrement dit “par le sang”. Ni de près (mêmes parents), ni de loin (de la même gens); pas même cousins éloignés. Il s’agit donc de devenir comme des frères. La fraternité consanguine sert de comparant. Pourquoi ?
Qu’y a-t-il de si remarquable dans cette fraternité, de si excellent et enviable, qu’il faille chercher à devenir pareils à des frères; comparables à des frères. [...] Si nous avions le même Dieu-Père, nous serions frères [...] – mais nous ne l’avons pas. [...] C’est donc probablement en nous découvrant orphelins d’un tel Dieu-Père, communément orphelins, que nous avons une chance de nous découvrir frères – pareils à des frères.
Pour la “fraternité” les frères doivent oublier le Père. L’avenir de la fraternité passe par l’orphelinat. Au lieu de la fable de la culpabilité partagée du meurtre du Père, et autres mythicailleries, qui paralyse les frères, les divise irréparablement (fuite de la horde, têtes basses, trahisons latérales, héritage dépecé, indivision impossible, accusations, vendettas, fratricides…), il faut s’appuyer plutôt sur l’expérience commune, la plus générale, celle de l’indépendance des enfants, de leur oubli, de leur non jalousie, de leur indifférence gaie, de leur multiplicité éparpillée, de leur haussement d’épaule à la “loi du Père”, de leur soulèvement…Le Père est mort ! Vivent les frères !
[…]
Et si Dieu est le Père des pères, le devenir orphelin dont je parle, déculpabilisé, sans peur et sans reproche, dit la vieille devise, sans faute originelle, c’est un devenir athée.
Le se-savoir orphelin est la condition de la fraternité annoncée.
Comment le devenir ? Humains parce que (quasi) frères ? Ou frères parce qu’humains ? Mortels, ennemis, frères sont les humains. Ennemi d’être frères mortels; frères d’être ennemis mortels; mortels d’être frères ennemis.
Frères adoptifs, donc, nous avons à le devenir. Frères d’adoption, parce que sans parents, les frères s’adoptent les uns les autres. Le secret est l’adoption – Qu’est-ce que l’adoption ?
La “gauche” et les intellectuels
On était à plus d’un an du 21 avril 2002. La péripétie faisait encore sentir ses effets; la petite bourgeoisie intellectuelle avait cru à la gauche; depuis des décennies, la gauche était son parti, en tant justement qu’il n’était pas seulement le sien. Au soir d’une défaite et d’une défection, elle se découvrit sans parti. Pire, elle dut bientôt se demander si elle en avait jamais eu. La gauche apparemment n’avait rien à faire d’elle. Les gouvernements de gauche n’avaient cessé de la maltraiter. Ils lui avaient exprimé leur mépris, la traitant comme un fumier, tout juste bon à fertiliser les terres porteuses des moissons futures (les banlieues, les campagnes, les start up, les chanteurs de variété, etc.). Ils lui avaient rendu la vie impossible, laissant aller à vau-l’eau tout ce qui compte pour elle – l’éducation, l’hôpital public, la lecture. Voilà qu’à l’heure de la défaite, elle était mise en accusation : tout était de la faute des intellectuels, qui croient tout savoir mieux que personne.
Survie du fascisme
Le fait que le fascisme survive, qu’en dépit de tout ce qu’on a pu dire sur la nécessité de repenser le passé, on n’y soit pas parvenu jusqu’à présent, et que ce passé ait dégénéré au point de devenir sa caricature, froidement oublié et vidé de son sens, vient de ce que les conditions sociales objectives qui nourrirent le fascisme continuent d’exister. Il ne dérive pas pour l’essentiel de dispositions subjectives. L’ordre économique, et construite sur son modèle l’organisation économique, rendent la majorité des hommes dépendants de facteurs qui leur échappent, et l’empêchent d’accéder à la maturité. S’ils veulent vivre, ils n’ont d’autre ressource que de s’adapter et de se plier à la réalité donnée; ils sont contraints de tirer un trait sur cette subjectivité autonome à laquelle se réfère l’idée même de démocratie, et ne peuvent survivre que s’ils renoncent à être eux-mêmes. Pour voir clair dans ce contexte d’aveuglement, il leur faudrait faire cet effort douloureux d’une prise de conscience qu’empêche justement l’organisation de la vie, et entre autres, une industrie culturelle envahissante et omniprésente. La nécessité d’une telle adaptation, d’une identification avec la réalité donnée, avec le pouvoir en tant que tel, contient en puissance le totalitarisme.
Science et pouvoir
“La” Science, c’est un régime de savoir, corollaire d’un certain régime de pouvoir. C’est le nom de l’opérateur à même d’organiser l’ordre du discours à partir d’épreuves de sélection et de normalisation, qui permettent des effets de hiérarchisation et de centralisation. La Science n’est pas seulement ce qui permet de disqualifier les savoirs “minoritaires”, auxquels est alors dénié le statut de savoirs, mais ce qui fait de cette disqualification le principe d’organisation du discours, en tant qu’elle permet d’y séparer ce qui peut se voir attribuer le titre de discours vrai et donc valable de ce qui est sans vérité, donc faux, irrationnel, ou bien secondaire, luxueux, “poétique”.
L’objectivisme est “la” Science, c’est-à-dire l’opération structurelle de mise en ordre du discours. Encore une fois : il ne se confond pas avec les méthodologies scientifiques. Il est la systématisation de leur invocation, et des effets d’hégémonie qui y sont attachés. A l’inverse, les savoirs qui ne sont pas ordonnés aux modèles objectivistes ne supposent pas une absence d’objet, mais seulement une approche réglée par d’autres modèles, et qui pourtant a bien à voir avec la vérité (par exemple celle des faits historiques, ou celle des opérations magiques.)
Insolitudes
La communauté n’est pas le résultat d’une construction. C’en est l’incidence aléatoire. C’est dire qu’elle ne se construit pas, et qu’elle n’est pour autant aucunement l’originaire, qui aurait été perdu. Elle est souvent le fruit imprévu de quelque contrainte. Elle n’est pas ce qui équivaut à un peuple, à un groupe: il peut être question d’une communauté entre deux êtres; ou d’une communauté aux frontières constitutivement indéterminées, susceptible de concerner quiconque. Il y a de la communauté là où existe une somme indénombrable d’évidences partagées, en tant qu’elle nourrissent les gestes les plus quotidiens.
Le capitalisme n’est pas un système
Le capitalisme n’est pas un système: il n’est tel que dans les théories qui en font la critique et qui lui prêtent une unité qui leur appartient en réalité à elles seules, en tant que théories globalisantes. En lui prêtant ce qu’il n’a pas, c’est-à-dire une unité a-problématique, elles contribuent à le renforcer. Il n’est pas non plus la cause objective des événements qui ont lieu, en phase avec lui ou contre lui. Il peut être décrit comme une logique systémique dont l’effet d’unité procède de la mise en résonance d’éléments disparates (monétaires, militaires, “culturels”, etc.) Mais il n’est pas un système parce qu’il ne serait rien sans les décisions de ceux qui en font exister la logique. Le type d’unité qui en fait la cohérence n’a rien à voir avec un donné descriptible. C’est une unité politique comme telle foncièrement problématique. elle n’a jamais la stabilité d’un donné; elle dépend des instances décisionnelles, éminentes et secondaires, ramifiées, qui la font exister.
Plus encore, c’est une politique déniée – et les remarques de Marx relatives au besoin qu’ont les défenseurs du capitalisme de le “naturaliser” demeurent audibles, quoique les procédés de naturalisation aient changé. Le capitalisme cherche à évaporer la consistance de la politique qu’il est. Lui restituer cette consistance ne peut dès lors être que le fait de ce qui s’en déclare ennemi.