Archive pour la catégorie 'Philosophie'

11
juin
08

Corporatismes ?

Un mouvement politique est toujours un mouvement qui brouille la distribution donnée de l’individuel et du collectif et la frontière admise du politique et du social. L’oligarchie et ses savants n’ont pas fini de l’éprouver dans leur entreprise pour fixer la distribution des lieux et des compétences. Mais ce qui fait l’embarras de l’oligarchie fait aussi la difficulté du combat démocratique. [...] Ceux qui se battent pour défendre un service public, un système de législation du travail, un régime d’indemnisation du chômage ou un système de retraites seront toujours accusés, même si leur lutte dépasse leurs intérêts particuliers, de mener un combat refermé sur l’espace national et renforçant cet État qu’ils prient d’en préserver la clôture. Inversement, ceux qui affirment que désormais le mouvement démocratique déborde ce cadre et opposent à ces combats défensifs l’affirmation transnationale des multitudes nomades en viennent à militer pour la constitution de ces institutions interétatiques, de ces lieux extraterritoriaux où s’assure l’alliance des oligarchies étatiques et des oligarchies financières.

27
fév
08

Freud, l’enfance, le sexe

    A la question soulevée notamment par Rousseau : “Qu’est-ce que l’enfance ?” Freud répond que l’enfance est la scène de la constitution du sujet dans et par le désir, dans et par l’exercice du plaisir lié à des représentations d’objets. L’enfance fixe le cadre sexuel à l’intérieur duquel notre pensée, désormais, doit se tenir, si sublimées qu’en soit les opérations.

    Ce qui encore de nos jours fait la dimension subversive de cette thèse n’est pas qu’on lui objecte, bien au contraire, l’animalité de l’enfant et la nécessité de son dressage [thèse classique, celle de Descartes, par exemple]. L’obstacle est, a contrario, l’idée quel ‘enfant est un innocent, un petit ange,le dépôt de toutes nos rêveries faisandées, le petit réceptacle de toute l’eau de rose du monde. C’est ce qu’on voit dans les appels répétés à la délation, à la peine de mort et au lynchage immédiat, dès qu’il est question d’un rapport sexuel avec un enfant. Dans ces appels violents, devant quoi l’autorité publique a bien de la peine à rester impavide, il n’est jamais question, ce qui s’appelle jamais, de ce que Freud a mis en avant avec son courage ordinaire: que l’enfance, au plus loin de toute “innocence”, est un age d’or de l’expérimentation sexuelle sous toutes ses formes.

    Bien entendu, la loi doit dire qui est enfant et qui ne l’est pas, à quel age on dispose librement de son corps, et comment on punit ceux qui transgressent ces dispositions légales. [...] Cela dit, il est non seulement inutile, mais profondément réactionnaire et nuisible, d’en appeler pour ce faire à des représentations archaïques de l’enfance, au moralisme mensonger d’avant Freud, et d’oublier que de puissantes pulsions, une curiosité sexuelle toujours en éveil, structurent n’importe quelle enfance. [...]

    Ajoutons que ceux qui organisent pétitions, délations, sites Internet et lynchages incontrôlés à propos des pédophiles feraient bien d’examiner la structure pathogène, y compris sexuellement, de la famille. L’écrasante majorité des meurtres d’enfant son commis, non par de louches pédophiles célibataires, mais par les parents, et singulièrement par les mères. Et l’écrasante majorité des attouchements sexuels sont incestueux, à l’initiative, cette fois, des pères ou beaux-opères. Mais sur tout cela, motus et bouche cousue. Mères meurtrières et pères incestueux, infiniment plus répandus que les assassins pédophiles, ne figurent que malaisément dans le tableau idyllique des familles où l’on veut placer le rapport délicieux de parents citoyens et de leurs angéliques petits.

    Freud, lui n’a accepté aucune entrave, qu’elles qu’aient pu être ses propres réticences bourgeoises. Il a expliqué la pensée humaine à partir de la sexualité infantile, et nous a donné tous les moyens de comprendre ce qu’il y a de factice, de névrosé, de désespérant, dans l’univers familial.

01
déc
07

J’y étais

Or si l’on prend le temps d’observer ce qui s’éprouve réellement à Las Vegas en termes d’actes et de faits, force est de constater que cette expérience est surtout exceptionnelle par sa brièveté : elle se réduit à l’instant quasi irréel de l’émotion immédiate. Une expérience brutale, sauvage et instantanée, sans experientia ni experimentum, où ce qui est à proprement parler empirique disparaît tout de go sous une forme chimérique : res ficta.

Une expérience confinée au choc de l’impression soudaine qui n’a plus le temps de se décanter lentement dans le sentiment ou l’idée, de ses laisser éprouver, de se prolonger en souvenir frais, mais qui disparaît aussitôt qu’elle est apparue, comme un éclair sensoriel aussi intense qu’oublié, comme un stimulus sans réponse, où l’absence de réaction n’est tributaire que d’une nouvelle décharge.

Dans ce laboratoire vivant du jeu et de l’entertainment, le spectacle sous son ancienne forme du show est désormais entièrement révolu, il appartient à l’ère anachronique de la séparation et de la distance. Naît une période nouvelle, celle de l’interaction fusionnelle et virtuelle, des expériences directes in medias res qui vont nous laisser une marque violente mais fugace, un impact traumatique dans la peau, une blessure de plaisir qui nous fera dire : j’y étais.

29
nov
07

Définir le “fun” ?

Avec un sentiment dépourvu de toute honte, le fun ce mot quasi indéfinissable, associe exagération hystérique et mollesse affective. Telle couleur d’un capot de voiture est fun, telle mimique du robot clown du Circus Circus est fun, telle blague du croupier du Stardust est fun. Mais il est très difficile d’expliquer en soi ce qu’est le fun. Par fun, l’américain entend peut-etre une sorte de sensation bizarre mais relativement commune où alternent une exaltation soudaine et une passivité qui ne porte pas à conséquence. Ce n’est pas en tout cas le simple amusement, passager et léger, car le fun exige en vérité un investissement total de la personne qui, pourtant, ne lui laisse aucun souvenir.

21
nov
07

Une sorte de zigzag

Les grands philosophes sont aussi de grands stylistes. Le style en philosophie, c’est le mouvement du concept. Bien sûr, celui-ci n’existe pas hors des phrases, mais les phrases n’ont pas d’autre objet que de lui donner vie, une vie indépendante. Le style, c’est une mise en variation de la langue, une modulation, et une tension de tout le langage vers un dehors. En philosophie, c’est comme dans un roman : on doit se demander “qu’est-ce qui va arriver ?”, “qu’est-ce qui s’est passé ?”. Seulement, les personnages sont des concepts, et les milieux, les paysages sont des espaces-temps. On écrit toujours pour donner de la vie, pour libérer la vie là où elle est emprisonnée, pour tracer des lignes de fuite. Pour cela, il faut que le langage ne soit pas un système homogène, mais un déséquilibre, toujours hétérogène : le style y creuse des différences de potentiels entre lesquelles quelque chose peut passer, se passer, un éclair surgir qui va sortir du langage même, et nous faire voir et penser ce qui restait dans l’ombre autour des mots, ces entités dont on soupçonnait à peine l’existence. Deux choses s’opposent au style : une langue homogène, ou au contraire quand l’hétérogénéité est si grande qu’elle devient indifférence, gratuité, et que rien de précis ne passe entre les pôles. Entre une principale et une subordonnée, il doit y avoir une tension, une sorte de zigzag, même et surtout quand la phrase a l’air toute droite. Il y a un style lorsque les mots produisent un éclair qui va des uns aux autres, même très éloignés.

11
nov
07

La loi de l’expérience

Pour tous les promoteurs de jeux et d’attractions de Las Vegas, il s’agit donc à présent de suivre une unique loi: proposer aux visiteurs de suivre une unique loi : proposer aux visiteurs et aux touristes des expériences. Il ne convient plus simplement d’assister à un spectacle, voire d’y participer, mais d’en faire l’expérience, de devenir soi-même in toto le spectacle, metteur en scène de son propre divertissement. Du moindre repas dans un restaurant à thème à une plongée dans un sous-marin atomique, en passant par la possibilité de jouer, pour un soir et pour cent dollars, un bout de rôle dans sa série télévisée favorite (en l’occurrence Star Trek, au dernier étage de la Stratosphere Tower) tout n’est qu’experiment, tout doit être prétexte à un événement inoubliable. Considérant sans doute l’âme des clients comme une tabula rasa, laes créateurs de Las Vegas ont décidé de la soumettre à une guerre totale faite d’impressions violentes et de surprises sans limite. Toutefois la Blitzkrieg du spectacle doit toujours rester fun.

11
nov
07

Dérive électrique

Petit à petit, la techno-démocratie végasienne du fun a mis au point sa drogue dure mais inoffensive qui, agissant directement sur les nerfs par stimulation électro-visuelle, panse les blessures sociales de manière plus profonde que n’importe quel autre stupéfiant. Les nouveaux parcs d’attraction comme les hôtels-casinos ont modifié la quête de la génération du flower-power d’une extase corporelle qui sort de l’ordinaire, d’une ouverture communautaire à une nouvelle sorte d’expérience holiste, d’un moment unique qui donnerait sens au reste de notre vie, en une dérive électrique qui doit conduire le spectateur à une forme irréversible de choc sensoriel. Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l’artifice. Avec force jeux et publicités, elle a fait de la transcendance du banal un commerce, du prodigieux un négoce. Cette force hallucinatoire de Las Vegas est telle que les néo-hippies, qui parodient aujourd’hui la contre-culture des sixties et se donnent rendez-vous chaque été dans le nord du désert du Nevada pour une fête orgiaque, “l’homme en feu”, reproduisent sans le savoir, en les détournant, les règles du parc d’attractions et des casinos à thème. Contredire, c’est encore imiter.

10
nov
07

Divertissement

Si l’on se plaît au jeu de la comparaison des générations, on peut alors affirmer que les parcs d’attractions avec leur orgie technologique et leur myriade de divertissements fantaisistes ont réussi là où les principes de vie des hippies et des contestataires des années soixante ont, à l’échelle d’une communauté tout entière, échoué. Au demeurant, l’expérience de Las Vegas, et son test du néon, a obtenu un franc succès bien au-delà des expériences psychédéliques des Merry Pranksters de Ken Kesey. Et, quantitativement parlant, elle est bien plus efficace que toute tentative d’hallucination fournie par des moyens artificiels. Si, dans Fear and Loathing Las Vegas, avec une intuition géniale, Hunter Thompson a tenu à marquer le moment historique dela fin de l’ère hippie du flower power lors d’une virée aléatoire dans la cité du jeu, c’est jutement parce que Las Vegas, grâce à son décorum factice, libère une puissance hallucinogène assurément plus forte que n’importe quelle drogue concoctée par Timothy Leary. [...] En vertu de son délire visuel et urbain, de sa continuelle drogue électrochimique, Las Vegas rend à dire vrai tout à fait ridicule, par sa pauvreté sensorielle, l’ingurgitation de stupéfiants. Elle fait des camés des sixties de pâles imitations, encore trop cérébrales, du client avachi devant la machine à sous d’un casino à thèmes.

Comme pour contrer inconsciemment sur son propre terrain le mouvement de contestation des années soixante, porteur d’une éthique de l’irréalité, la société américaine a recyclé ce désir d’un dérèglement absolu des sens mais elle lui a donné une valeur hygiénique et sociale : le divertissement.

03
nov
07

Fun addicts

Désormais, toute l’Amérique se shoote sans crainte ni remords au fun, s’injecte allègrement dans les veines de grandes rasades d’attractions visuelles avec des seringues stérilisées qui ont la forme de lunettes spéciales pour voir en trois dimensions ou d’écouteurs sétérophoniques pour enter en contact multisensoriel avec les baleines blanches. L’expérience des limites dans les limites de l’expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l’industrie du spectacle. Un délire de formes et de sensations, mais strictement conçu et contrôlé. Les ingénieurs et les producteurs des firmes qui composent les spectacles laser ou digitaux ont très vite compris que les “portes de la perception” s’ouvrent bien plus largement sur des Montagnes Russes, à trois cent cinquante mètres du sol, bombardées de hard-rock et d’effets pyrotechniques à couper le souffle, qu’avec une simple prise de mescaline ou de LSD.

03
nov
07

Rêve

On peut bien se moquer de l’Américain moyen, le traiter de grand enfant ou de sombre inculte, mais on ne peut lui ôter ce que tous les philosophes politiques continentaux espèrent à mot couvert des populations silencieuses auxquelles ils adressent leurs ouvrages de réforme sociale: tout sacrifier à son rêve, si misérable soit-il. L’utopie collective des États-unis se manifeste pour ainsi dire dans la somme des utopies personnelles dont la projection spatiale se situe au coeur du désert du Nevada.

01
nov
07

Letteratura e filosofia

Il rapporto tra letteratura e filosofia è una lotta. Lo sguardo dei filosofi attraversa l’opacità del mondo, ne cancella lo spessore carnoso, riduce la varietà dell’esistente a una ragnatela di relazioni tra concetti gnerali, fissa le regole per cui un numero finito di pedine muovendosi su una scacchiera esaurisce un numero forse infinito di combinazioni. Arrivano gli scrittori e agli astratti pezzi degli scacchi sostituiscono re regine cavalli torri con un nome, una forma determinata, un insieme d’attributi reali o equini, al posto della scacchiera distendono campi di battaglia polverosi o mari in burrasca; ecco le regole del gioco buttate all’aria, ecco un ordine diverso da quello dei filosofi che si lascia a poco a poco scoprire. Ossia: chi scopre queste nuove regole del gioco sono nuovamente i filosofi, tornati alla riscossa a dimostrare che l’operazione compiuta dagli scrittori è riducibile a una operazione delle loro, che le torri et gli alfieri determinati non erano che concetti generali travestiti.

Cosi continua la disputa, ognuna delle due parti sicura d’aver compiuto un passo avanti nella conquista delle verità o almeno di una verità, e nello stesso tempo consapevole che la materia prima delle proprie costruzioni è la stessa di quella dell’altra: parole.

08
oct
07

“Expertise scientifique” ?

Il y a un paradoxe de l’expertise scientifique. Une science qui mérite son nom se structure sur le mode de l’après-demain ; toute proposition qui y est avancée ne vaut que par la proposition, encore inconnue, qui sera formulée non pas demain, comme une conséquence, mais après demain, comme ce qui troublera les conséquences. Cette structure à la fois logique et temporelle fonde ce qu’on appelle la recherche. La recherche n’est pas faite pour confirmer et continuer, elle est faite pour infirmer et rompre.

L’expertise, elle, fonctionne sur le mode de l’avant-hier. Elle répond à une demande venue des décideurs: “dites-moi ce qu’il en est aujourd’hui, dites-moi ce que je dois savoir, ni trop ni trop peu, sur l’état des choses”. La réponse, pour être utilisable, doit être certaine. Or, il n’y a de certain que le passé. Conséquence: toute expertise qui se présente comme scientifique est au mieux scientifiquement dépassée, toujours déjà dépassée; au pire, elle est hors-science, toujours déjà antiscientifique.

06
oct
07

l’idéologie de l’évaluation

Sous l’invocation du mot d’ordre “évaluation” [...] se rassemblent des forces multiples et nombreuses. Agences de notation sociale, évaluant les entreprises au regard de la qualité du dialogue qui s’y déroule; officines proposant leurs services aux Directions des Ressources Humaines, pour les aider à évaluer les employés (entendons: déceler ceux dont il faut se débarrasser) ; méditations socio-politiques dont la conclustion se laisse résumer, sans injustice, par la reprise en ritournelle: “une seule solution, l’évaluation.” La moindre recherche sur Internet laisse apparaître en un instant des centaines de réseaux. [...] on apprend que l’Église d’Angleterre s’est mis en tête d’évaluer les prêtres chargés d’une paroisse ; question : un prêtre anglican doit-il être évalué sur la pureté de sa doctrine ou sur le nombre de personnes qui sont présentes aux offices ? On ne saurait parler plus crûment.

 

Au vrai le même type de question ne cesse d’être posé en France à propos de l’école ; depuis plus d’un demi-siècle, les experts en pédagogie (en sociologie, en science politique, etc.) ont suggéré aux décideurs une recette propre à domestiquer ceux qui savent: les évaluer, continuellement, non pas en fonction de ce qu’ils savent, mais en fonction de ce que nul ne sait et ne peut savoir, et notamment pas les décideurs. Comme autrefois dans l’agriculture soviétique, les objectifs sont si obscurs et si confus que personne ne pourra jamais les définir, pas même ceux qui les fixent. L’important n’est d’ailleurs pas qu’ils soient définis, mais qu’ils soient impératifs, contradictoires et, de préférence, humiliants. Modernisation, non sans conservation du patrimoine culturel, égalité des chances, non sans promotion des meilleurs, lieux de vie, non sans apprentissage de la discipline, les expressions varient et se renversent, mais il n’y a jamais qu’un objectif, la domestication généralisée.

 

Des descriptions semblables vaudraient de bien d’autres lieux sociaux. Hôpitaux, prison, théâtres, musées, la liste ne se clôt pas. En vérité, l’idéologie de l’évaluation sert à tout, à condition de n’en pas sortir. Elle sert aussi fidèlement les tenants les plus inflexibles du libéralisme économique que les tendres âmes humanistes, rêvant d’éthique et de juste répartition; elle peut maintenir les privilèges acquis comme elle peut préparer les réformes les plus imprudentes.

 

On annonce bien haut qu’on évaluera des professions, mais le but poursuivi est tout autre. Il s’agit d’évaluer tout un chacun. Evaluer les êtres parlants, en masse et en détail, les évaluer corps et âme, cela s’appelle un contrôle.

26
sept
07

L’avenir de la fraternité passe par l’orphelinat

Qu’est-ce qu’être frères ? Comment le devenir ?

Frères, nous ne le sommes pas dans l’acception dite littérale, autrement dit “par le sang”. Ni de près (mêmes parents), ni de loin (de la même gens); pas même cousins éloignés. Il s’agit donc de devenir comme des frères. La fraternité consanguine sert de comparant. Pourquoi ?

Qu’y a-t-il de si remarquable dans cette fraternité, de si excellent et enviable, qu’il faille chercher à devenir pareils à des frères; comparables à des frères. [...] Si nous avions le même Dieu-Père, nous serions frères [...] – mais nous ne l’avons pas. [...] C’est donc probablement en nous découvrant orphelins d’un tel Dieu-Père, communément orphelins, que nous avons une chance de nous découvrir frères – pareils à des frères.

Pour la “fraternité” les frères doivent oublier le Père. L’avenir de la fraternité passe par l’orphelinat. Au lieu de la fable de la culpabilité partagée du meurtre du Père, et autres mythicailleries, qui paralyse les frères, les divise irréparablement (fuite de la horde, têtes basses, trahisons latérales, héritage dépecé, indivision impossible, accusations, vendettas, fratricides…), il faut s’appuyer plutôt sur l’expérience commune, la plus générale, celle de l’indépendance des enfants, de leur oubli, de leur non jalousie, de leur indifférence gaie, de leur multiplicité éparpillée, de leur haussement d’épaule à la “loi du Père”, de leur soulèvement…Le Père est mort ! Vivent les frères !
[…]

Et si Dieu est le Père des pères, le devenir orphelin dont je parle, déculpabilisé, sans peur et sans reproche, dit la vieille devise, sans faute originelle, c’est un devenir athée.

Le se-savoir orphelin est la condition de la fraternité annoncée.

Comment le devenir ? Humains parce que (quasi) frères ? Ou frères parce qu’humains ? Mortels, ennemis, frères sont les humains. Ennemi d’être frères mortels; frères d’être ennemis mortels; mortels d’être frères ennemis.

Frères adoptifs, donc, nous avons à le devenir. Frères d’adoption, parce que sans parents, les frères s’adoptent les uns les autres. Le secret est l’adoption – Qu’est-ce que l’adoption ?

18
sept
07

La “gauche” et les intellectuels

On était à plus d’un an du 21 avril 2002. La péripétie faisait encore sentir ses effets; la petite bourgeoisie intellectuelle avait cru à la gauche; depuis des décennies, la gauche était son parti, en tant justement qu’il n’était pas seulement le sien. Au soir d’une défaite et d’une défection, elle se découvrit sans parti.  Pire, elle dut bientôt se demander si elle en avait jamais eu. La gauche apparemment n’avait rien à faire d’elle. Les gouvernements de gauche n’avaient cessé de la maltraiter. Ils lui avaient exprimé leur mépris, la traitant comme un fumier, tout juste bon à fertiliser les terres porteuses des moissons futures (les banlieues, les campagnes, les start up, les chanteurs de variété, etc.). Ils lui avaient rendu la vie impossible, laissant aller à vau-l’eau tout ce qui compte pour elle – l’éducation, l’hôpital public, la lecture. Voilà qu’à l’heure de la défaite, elle était mise en accusation : tout était de la faute des intellectuels, qui croient tout savoir mieux que personne.