Archive pour la catégorie 'Mémoire'

29
nov
07

Chaque centimètre de cheveu est un pas sur la lune

Ni musicien, ni artiste, ce genre de choses. Beaucoup mieux que ça, beaucoup plus singulier, précieux, historique, populaire : un corps. Pour qui l’admirait Mick fut d’abord une surface parcourue de vibrations électriques, et sur quoi pendant dix ans vint se poser l’humeur de l’époque, ses fantaisies faites couleurs, ses audaces faites cuirs, sa désinvolture faite cheveux, ses ambiguïtés faites maquillage. S’il eut mille visages, porta mille capes, brilla de mille feux différents, c’est que le temps fut une cabine d’essayage géante. Décennie la plus transformiste du siècle, y compris en incluant les trois suivantes. Notre temps est certes quantativement plus mobile et multiple, mais pendant les années soixante chaque modulation du corps apparent est une conquête, se gagne de haute lutte, parachève une avancée consistante. Nos villes postmodernes sont des mutantes permanentes et autrement bigarrées que celles du vivant de Mick, mais peu de leurs vibrations engagent ceux qu’elles traversent. Les tendances successives ou simultanées ne sont ambassadrice que d’elles-mêmes. Des fins en soi. La fantaisie est générale, rigolote, libératrice, tourne à vide. Repus de cette licence tout nous glisse dessus, entre par une oreille et sort par une autre. En 60 et suivantes, chaque centimètre de cheveu en plus est un pas sur la Lune.

19
nov
07

Cicatrices

Tout reprendre à zéro. From the very beginning. Non pas faire table rase mais revenir aux fondamentaux. Dix ans qu’il a les cheveux noir corbeau alors que ça ne trompe personne – ne serait-ce qu’un jour de plus ce serait un jour de trop, désormais, Les années 80 il les a passées en costard, sur des pochettes de disques à vous donner la gerbe, un noeud pap’ et un smoking comme Sinatra ou Paul Anka – c’est-à-dire abonnés aux galas donnés sur des paquebots, croisières et toute la foire, des chanteurs qui sont comme des micros de promotions dans les supermarchés, ou des crooners pour Las Vegas, obligés de chanter trois chansons en costume de cow-boy – c’est dans le contrat. La mafia et la chirurgie esthétique en moins, comme si les deux étaient liées, on n’aurait pas l’une sans l’autre. Je ne lui dirai pas “se redéguiser en cow-boy” mais “revenir aux fondamentaux”. Redescendre dans la soute à charbon – “Arrête les cheveux teints je vais lui dire, ces reflets corbeau à plus de soixante ans… On revient aux bagarres, aux femmes qui pleurent et qu’on laisse pleurer. A ton visage couvert de cicatrices profondes comme une ride de ride. Va chercher la poussière qu’est dedans, Johnny – parce que t’as quel âge ? Soixante, soixante-cinq ans ? T’es né en 1932 ? ça fait soixante-trois ans. Premier disque en 55 ? Tu dis “six mois après celui d’Elvis” ? J’m'en fous, je ne te poserai pas de questions sur Elvis. 1995-1955 = 40 ans de musique…”

03
nov
07

His name

Marguerite felt a weakness in her legs. The wind made the canopy snap. She felt hollow in her body and heart. But even as they led her from the grave she heard the name Lee Harvey Oswald spoken by two boys standing fifty feet away, here to grab some clods of souvenir earth. Lee Harvey Oswald. Saying it like a secret they’d keep forever. She saw the first dusty car drive off, just silhouetted heads in windows. She walked with the policemen up to the second car, where the funeral director stood under a black umbrella, holding open the door. Lee Harvey Oswald. No matter what happened, how hard they schemed against her, this was the one thing they could not take away—the true and lasting power of his name. It belonged to her now, and to history.

25
oct
07

Rêverie au Lido

Venise, quand je vous vis, un quart de siècle écoulé, vous étiez sous l’empire du grand homme, votre oppresseur et le mien ; une île attendait sa tombe ; une île est la vôtre : vous dormez l’un et l’autre immortels dans vos Sainte-Hélène. Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s’évanouissent, à mesure que vos palais s’écroulent ; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines ; votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent aussi sensible que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; je rêve encore mille chimères. L’énergie de ma nature s’est resserrée au fond de mon coeur ; les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? Quelle rosée descendra sur moi ? quelle brise émanée des fleurs, me pénètrera de sa tiède haleine ? le vent qui souffle sur une tête à demi-dépouillée, ne vient d’aucun rivage heureux !

30
août
07

A single subject

Lee Harvey Oswald was awake in his cell. It was the beginning to occur to him that he’d found his life’s work. After the crime comes the reconstruction. He will have motives to analyze, the whole rich question of truth and guilt. Time to reflect, time to turn this thing in his mind. Here is a crime that clearly yields material for deep interpretation. He will be able to bend the light of that heightened moment, shadows fixed on the lawn, the limousine shimmering and still. Time to grow in self-knowledge, to explore the meaning of what he’s done. He will vary the act a hundred ways, speed it up and slow it down, shift emphasis, find shadings, see his whole life change.

This was the true beginning.

They will give him writing paper and books. He will fill his cell with books about the case. He will have time to educate himself in criminal law; ballistics, acoustics, photography. Whatever pertains to the case he will examine and consume. People will come to see him, the lawyers first, then psychologists, historians, biographers. His life had a single subject now, called Lee Harvey Oswald.

28
août
07

Middle name

It occurred to Oswald that everyone called the prisoner by his full name. The Soviet press, local TV, the BBC, the Voice of America, the interrogators, etc. Once you did something notorious, they tagged you with an extra name, a middle name that was ordinarily never used. You were officially marked, a chapter in the imagination of the state. Francis Gary Powers. In just these few days the name had taken on a resonance, a sense of fateful event. It already sounded historic.

21
août
07

Un autre livre

D’un poème, il n’existe pas d’autre forme de souvenir que sa remémoration exacte, vers après vers. Pas d’autre reprise de contact possible avec lui que sa résurrection littérale dans l’esprit. Mais le souvenir qu’on garde d’une œuvre de fiction de longue haleine, d’un roman, lu ou relu pour la dernière fois il y a des années, après tout le travail de simplification, de recomposition, de fusion, de rééquilibrage qu’entraîne l’élision de la mémoire, fournirait, si la matière n’en était par nature aussi évasive, un sujet d’étude bien intéressant. En fait, si une telle étude pouvait jamais présenter quelque garantie de sérieux, elle fournirait sur la structure, sur les ressorts secrets des œuvres de fiction, des renseignements inédits.

Il faudrait comparer entre eux les souvenirs que gardent à distance d’une même œuvre des lecteurs exercés et de bonne foi, leur faire raconter de mémoire à leur idée le livre – ou plutôt ce qu’il en reste, toute référence au texte omise – noter la récurrence plus ou moins régulière du naufrage de pans entiers qui ont sombré dans le souvenir, de points d’ignition au contraire qui continuent à l’irradier, et à la lumière desquels l’ouvrage se recompose tout autrement. Un autre livre apparaît sous le premier – comme un autre tableau apparaît sous le tableau radiographié – qui serait un peu ce qu’est à la carte économique d’un pays celle de ses seules sources d’énergie.

21
août
07

Un autre film

Qu’est-ce qu’un film ? Un film, c’est quelque chose qu’on voit comme ça, qu’on voit une fois et, souvent, c’est fini pour longtemps. Un film, c’est un objet extrêmement volatil qui n’a pas forcément besoin d’être constamment expliqué ou commenté mais prolongé. De toute façon, les films continuent à vivre en nous, même sans commentaires : nous en faisons nous-mêmes notre commentaire. Dans huit ou dix jours, ce film qu vous avez vu ce soir sera devenu autre chose. Des plans, des paroles en sortiront ; un nouveau film sera construit. On ne peut pas faire l’impasse sur ce prolongement. La mémoire des films n’est pas uniquement la mémoire de ce qui a été devant nos yeux à un moment donné. La mémoire des films, c’est la mémoire de tout ce qui, après, se sédimente ; le cinéma est fait de cette sédimentation. Aussi, si je ne pense pas qu’il y ait à expliquer les films, je crois qu’on peut essayer de les prolonger en dehors de toute visée commentative, interprétative. Le cinéma a besoin qu’on lui crée un espace de parole qui est un espace de sédimentation : c’est cela le rôle de la parole sur des films. Personnellement, quand je vois un film, j’ai envie de lire des choses dessus. Non pas pour qu’on m’explique, mais pour que ça le fasse résonner autrement, pour que ça crée d’autres connexions, pour que ça fasse vivre le film dans un espace élargi.

15
août
07

Entr’oublier…

Ma visite à Cannes.

En Europe je suis allé visiter les lieux où Bonaparte aborda après avoir rompu son ban à l’île d’Elbe. Je descendis à l’auberge de Cannes au moment même que le canon tirait en commémoration du 29 juillet ; un de ces résultats de l’incursion de l’empereur, non sans doute prévu par lui. La nuit était close quand j’arrivai au Golfe Juan ; je mis pied à terre à une maison isolée au bord de la grande route. Jacquemin, potier et aubergiste, propriétaire de cette maison, me mena à la mer. Nous prîmes des chemins creux entre des oliviers sous lesquels Bonaparte avait bivouaqué : Jacquemin lui-même l’avait reçu et me conduisait. A gauche du sentier de traverse s’élevait une espèce de hangar : Napoléon, qui envahissait seul la France, avait déposé dans ce hangar les effets de son débarquement.

Parvenu à la grève, je vis une mer calme que ne ridait pas le plus petit souffle ; la lame, mince comme une gaze, se déroulait sur le Sablon sans bruit et sans écume. Un ciel émerveillable, tout resplendissant de constellations, couronnait ma tête. Le croissant de la lune s’abaissa bientôt et se cacha derrière une montagne. Il n’y avait dans le golfe qu’une seule barque à l’ancre ; et deux bateaux : à gauche on apercevait le phare d’Antibes, à droite les îles de Lérins ; devant moi, la haute mer s’ouvrait au midi vers cette Rome où Bonaparte m’avait d’abord envoyé.

Les îles de Lérins, aujourd’hui îles Sainte-Marguerite reçurent autrefois quelques chrétiens fuyant devant les Barbares. Saint Honorat venant de Hongrie aborda l’un de ces écueils : il monta sur un palmier, fit le signe de la croix, tous les serpents expirèrent, c’est-à-dire le paganisme disparut, et la nouvelle civilisation naquit dans l’occident.

Quatorze cents ans après, Bonaparte vint terminer cette civilisation dans les lieux où le saint l’avait commencée. Le dernier solitaire de ces laures fut le Masque de fer, si le Masque de fer est une réalité. Du silence du golfe Juan, de la paix des îles aux anciens anachorètes, sortit le bruit de Waterloo, qui traversa l’Atlantique, et vint expirer à Sainte-Hélène.

Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un monde prêt à s’éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans l’effacer, sur la trace de l’avant-dernier pas de Napoléon.

A la fin de chaque grande époque, on entend quelque voix dolente des regrets du passé, et qui sonne le couvre-feu : ainsi gémirent ceux qui virent disparaître Charlemagne, saint Louis, François Ier, Henri IV et Louis XIV. Que ne pourrais-je pas dire à mon tour, témoin oculaire que je suis de deux ou trois mondes écoulés ? Quand on a rencontré comme moi Washington et Bonaparte, que reste-t-il à regarder derrière la charrue du Cincinnatus américain et la tombe de Sainte-Hélène ? Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes à qui j’appartenais par la date de ma vie ? Pourquoi ne suis-je pas tombé avec mes contemporains, les derniers d’une race épuisée ? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la poussière d’une catacombe remplie ? Je me décourage de durer. Ah ! Si du moins j’avais l’insouciance d’un de ces vieux Arabes de rivage, que j’ai rencontrés en Afrique ! Assis les jambes croisées sur une petite natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l’azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage ; bercés du murmure de la vague, ils entr’oublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer : ils vont mourir.