Archive pour la catégorie 'Littérature'

04
juin
08

Les oiseaux

Je lève les yeux, les envoie chercher au-dessus des branches, à la rencontre de l’essaim, de la bande, la colonie. ils sont plusieurs centaines, plusieurs milliers à voler dans la plaine à l’aplomb de la rivière dans le couchant. Chaque soir je monte les observer en haut du champ et les retrouve qui virent, vrillent et vertigent, procédant par effondrements successifs quand ils dévient, se détachent et se disloquent avant de se relever et de resserrer les rangs et ça ressemble alors à une tornade, une colonne torse ou hélicoïdale qui s’évaserait vers le ciel, éclatée, avant qu’ils ne fondent à nouveau puis freinent et furètent, indécis, jusqu’à se figer. Inlassablement. Des heures durant la même mobilité. C’est comme de l’eau cet axe noir. Ça pourrait être un essaim de mouches ou bien d’abeilles – de tout ce qui est animé, rien sans doute n’est capable de tels effondrements, et de se reformer ainsi. Comme une feuille de papier tantôt dans l’épaisseur – et invisible alors -, tantôt rectangle blanc couvert de signes noirs.

“Où suis-je ?” me demandais-je à haute voix en tournant sur moi-même les yeux fixés sur l’essaim d’oiseaux qui menaçait à la verticale comme un ciel prêt à s’effondrer – mais il continue de se déployer et de se reformer étroitement noir et cylindré, colonne de vents furieux. Puis je vis la bande se mettre en branle et quitter le ciel qui était au-dessus de la forêt. Alors courir, sillonner des kilomètres, un relief épuisant. Cavalant à travers les bois comme si la vie en dépendait, joyeux mais angoissé par cette jambe, ce mollet métamorphique.

22
jan
08

Remontant spécial

Il reste du foie de veau ?

Foutez-moi la paix avec votre foie de veau, si vous continuez à bouffer comme ça, vous allez éclater, oui littéralement, é-cla-ter, elle est folle, vous voyez, me regardant fixement, quand on est gentille avec elle, elle finit par vous mordre, il faut arreter de bouffer comme ça ma vieille, je sais ce que vous allez me dire là Gertrude, hein ? que les obèses vont finir par gagner leurs procès contre les compagnies aériennes, c’est ça, oui, vous etes d’un répétitif, que c’est discriminatoire de faire payer deux places pour une seule personne, je connais le scénario, vous m’emmerdez avec le Discriminatoire, je vais vous soigner moi, elle s’avance toujours tesson à la main.

Dessert ?

Deessseeert, je hurle pour changer de sujet, j’ai fourré discrètement un remontant spécial dans le gateau au chocolat, je me suis glissée en accéléré dans la cuisine, et hop voilà le caniche blanc taillé genre boule de buis dans un jardin de curé qui se met à sauter plus haut que la table pour attraper des morceaux de viande, ça saute, image par image, tac-tac, couleurs irradiées, autochromes de fruits sur nappe blanche, prunes bleuies, nature morte au ralenti, chien-chien, remontant spécial, moteur.

Et puis après on a dansé toute l’après-midi.

07
déc
07

Cadavres

Pendant la journée du 11 décembre, j’étais occupé à lire dans le grand salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr’ouverts. Le Nautilus était immobile. Ses réservoirs remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peu habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions.
Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les Serviteurs de l’estomac, et j’en savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture.
” Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d’une voix singulière.
- Qu’y a-t-il donc, Conseil ?
- Que monsieur regarde. “
Je me levai, j’allai m’accouder devant la vitre, et je regardai.
En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l’observai attentivement, cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une pensée traversa subitement mon esprit.
” Un navire ! m’écriai-je.
- Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! “
Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d’un navire, dont les haubans coupés pendaient encore a leurs carènes. Sa coque paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il s’était rempli, et il donnait encore la bande à bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore ! J’en comptai quatre – quatre hommes, dont l’un se tenait debout, au gouvernail – puis une femme, à demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement éclairés par les feux du Nautilus, ses traits que l’eau n’avait pas encore décomposés.
Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou de sa mère ! L’attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu’ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s’arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les profondeurs de l’Océan !
Quelle scène ! Nous étions muets, le coeur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière minute ! Et je voyais déjà s’avancer, l’oeil en feu, d’énormes squales, attirés par cet appât de chair humaine !
Cependant le Nautilus, évoluant, tourna autour du navire submergé, et, un instant, je pus lire sur son tableau d’arrière :
Florida, Sunderland.
VANIKORO
Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, que le Nautilus devait renconter sur sa route. Depuis qu’il suivait des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.

29
nov
07

Chaque centimètre de cheveu est un pas sur la lune

Ni musicien, ni artiste, ce genre de choses. Beaucoup mieux que ça, beaucoup plus singulier, précieux, historique, populaire : un corps. Pour qui l’admirait Mick fut d’abord une surface parcourue de vibrations électriques, et sur quoi pendant dix ans vint se poser l’humeur de l’époque, ses fantaisies faites couleurs, ses audaces faites cuirs, sa désinvolture faite cheveux, ses ambiguïtés faites maquillage. S’il eut mille visages, porta mille capes, brilla de mille feux différents, c’est que le temps fut une cabine d’essayage géante. Décennie la plus transformiste du siècle, y compris en incluant les trois suivantes. Notre temps est certes quantativement plus mobile et multiple, mais pendant les années soixante chaque modulation du corps apparent est une conquête, se gagne de haute lutte, parachève une avancée consistante. Nos villes postmodernes sont des mutantes permanentes et autrement bigarrées que celles du vivant de Mick, mais peu de leurs vibrations engagent ceux qu’elles traversent. Les tendances successives ou simultanées ne sont ambassadrice que d’elles-mêmes. Des fins en soi. La fantaisie est générale, rigolote, libératrice, tourne à vide. Repus de cette licence tout nous glisse dessus, entre par une oreille et sort par une autre. En 60 et suivantes, chaque centimètre de cheveu en plus est un pas sur la Lune.

21
nov
07

Une sorte de zigzag

Les grands philosophes sont aussi de grands stylistes. Le style en philosophie, c’est le mouvement du concept. Bien sûr, celui-ci n’existe pas hors des phrases, mais les phrases n’ont pas d’autre objet que de lui donner vie, une vie indépendante. Le style, c’est une mise en variation de la langue, une modulation, et une tension de tout le langage vers un dehors. En philosophie, c’est comme dans un roman : on doit se demander “qu’est-ce qui va arriver ?”, “qu’est-ce qui s’est passé ?”. Seulement, les personnages sont des concepts, et les milieux, les paysages sont des espaces-temps. On écrit toujours pour donner de la vie, pour libérer la vie là où elle est emprisonnée, pour tracer des lignes de fuite. Pour cela, il faut que le langage ne soit pas un système homogène, mais un déséquilibre, toujours hétérogène : le style y creuse des différences de potentiels entre lesquelles quelque chose peut passer, se passer, un éclair surgir qui va sortir du langage même, et nous faire voir et penser ce qui restait dans l’ombre autour des mots, ces entités dont on soupçonnait à peine l’existence. Deux choses s’opposent au style : une langue homogène, ou au contraire quand l’hétérogénéité est si grande qu’elle devient indifférence, gratuité, et que rien de précis ne passe entre les pôles. Entre une principale et une subordonnée, il doit y avoir une tension, une sorte de zigzag, même et surtout quand la phrase a l’air toute droite. Il y a un style lorsque les mots produisent un éclair qui va des uns aux autres, même très éloignés.

19
nov
07

Cicatrices

Tout reprendre à zéro. From the very beginning. Non pas faire table rase mais revenir aux fondamentaux. Dix ans qu’il a les cheveux noir corbeau alors que ça ne trompe personne – ne serait-ce qu’un jour de plus ce serait un jour de trop, désormais, Les années 80 il les a passées en costard, sur des pochettes de disques à vous donner la gerbe, un noeud pap’ et un smoking comme Sinatra ou Paul Anka – c’est-à-dire abonnés aux galas donnés sur des paquebots, croisières et toute la foire, des chanteurs qui sont comme des micros de promotions dans les supermarchés, ou des crooners pour Las Vegas, obligés de chanter trois chansons en costume de cow-boy – c’est dans le contrat. La mafia et la chirurgie esthétique en moins, comme si les deux étaient liées, on n’aurait pas l’une sans l’autre. Je ne lui dirai pas “se redéguiser en cow-boy” mais “revenir aux fondamentaux”. Redescendre dans la soute à charbon – “Arrête les cheveux teints je vais lui dire, ces reflets corbeau à plus de soixante ans… On revient aux bagarres, aux femmes qui pleurent et qu’on laisse pleurer. A ton visage couvert de cicatrices profondes comme une ride de ride. Va chercher la poussière qu’est dedans, Johnny – parce que t’as quel âge ? Soixante, soixante-cinq ans ? T’es né en 1932 ? ça fait soixante-trois ans. Premier disque en 55 ? Tu dis “six mois après celui d’Elvis” ? J’m'en fous, je ne te poserai pas de questions sur Elvis. 1995-1955 = 40 ans de musique…”

11
nov
07

Xénia est nue

Xénia est complètement nue. Les invités sont désormais dos à la mer alors que continue le feu d’artifice, sans plus de spectateurs. Xénia montée sur la table basse, presque seule au milieu du salon. Xénia complètement nue, son corps de femme qui a quarante ans, ou quarante-cinq, mère de deux enfants, elle a un petit ventre, sur laquelle des hommes passent tous les soirs, certains sont brutaux, d’autres sont timides, les bras maigres, les aréoles noires, et le téton mâchonné par des mâchoires sans dents il y a sept ou huit années, des gencives suçant la vie qui était en elle en abondance, tourne lentement comme une danseuse mécanique émerveillée de tourner, regarde ses pieds ou ce qu’elle peut voir comme cela de son corps, ses fesses belles qui tombent un peu où je voudrais m’enfoncer, les cheveux noirs de Xénia sa timidité et le silence de tout le monde alors qu’ils en ont soupé disent-ils, de ces corps nus, et ne serait-ce que ce soir d’ailleurs ? N’est-ce pas ? Xénia non plus ne sait pas pourquoi, ce qu’elle fout nue dans une soirée comme celle-ci elle qui est pute dans la vraie vie, pourquoi elle a voulu qu’on la voie nue, qui ne fait rien que tourner lentement sur elle-même les bras qui montent au ciel, et ils ne savent pas non plus pourquoi regarder alors qu’il ne se passe rien mais ils regardent, les yeux réveillés, agrandis, son corps magnifique, plus nu que tous les corps nus c’est l’impression sinon le désir ne circulerait pas comme ça, palpable, agaçant, et les bouteilles partout, les feuilles de menthe que chacun mâche comme la coca des Andes.

11
nov
07

Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ?

Qu’est-ce qu’un chanteur – de rock ? Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ? Qu’est-ce qu’un type qui seulement chante, que n’occupent ni guitare, ni basse, ni biniou ? C’est le premier récepteur de la musique jouée par son band. Avant même le public il est là qui la reçoit en première ligne, aux avant-postes, et aussitôt la rend, la passe au travers lui et la recrache. L’émet aussitôt que reçue, la reçoit aussitôt qu’émise, karaoké instantané. L’émet puis elle lui revient médiée par la foule. Tout cela sur scène, quand vient le soir. La scène est l’épicentre de la grande interactivité démocratique dont Mick est pendant dix ans le maître de cérémonie.

Un chanteur de rock sans instrument est l’incarnation instantanée de la musique, et donc c’est un danseur, qu’il le veuille ou non, maladroit ou non, un danseur désigné par la baguette magique du son émis derrière par ses amis.

11
nov
07

Art et commerce

C’est qu’il y tient à cette chanson. Et pourquoi y tient-il tant ? Parce qu’il pressent un chef-d’œuvre et veut se hisser au sommet de l’art ? Parce qu’il pressent un tube et veut se hisser au sommet lucratif des charts ? Artiste ou cochon de commerçant ? Musique ou business ?

Les deux, indissociablement.

Le champ du rock anglais des années soixante ressemble à ce que fut peut-être Hollywood à son âge classique. Une sorte d’utopie communiste libérale où les intérêts économiques et artistiques avancent main dans la main, où talent et commerce s’entre-alimentent, où l’impératif de plaire est gage de qualité, où la concurrence est course à l’excellence. Où les plus forts sont les plus vendeurs, et les plus vendeurs les plus forts. Equilibre  miraculeux, fragile, précaire fil tendu sur quoi se tient souverain le funambule Mick.

03
nov
07

Plots and death

Plots carry their own logic. There is a tendency of plots to move toward death. He believed that the idea of death is woven into the nature of every plot. A narrative plot no less than a conspiracy of armed men. The tighter the plot of a story, the more likely it will come to death. A plot in fiction, he believed, is the way we localize the force of the death outside the book, play it off, contain it. The ancients staged mock battles to parallel the tempests in nature and reduce their fear of gods who warred across the sky. He worried about the deathward logic of his plot. He’d already made it clear that he wanted the shooters to hit a Secret Service man, wound him superficially. But it wasn’t a misdirected round, an accidental killing, that made him afraid. There was something more insidious. He had a foreboding that the plot would move to a limit, develop a logical end.

03
nov
07

His name

Marguerite felt a weakness in her legs. The wind made the canopy snap. She felt hollow in her body and heart. But even as they led her from the grave she heard the name Lee Harvey Oswald spoken by two boys standing fifty feet away, here to grab some clods of souvenir earth. Lee Harvey Oswald. Saying it like a secret they’d keep forever. She saw the first dusty car drive off, just silhouetted heads in windows. She walked with the policemen up to the second car, where the funeral director stood under a black umbrella, holding open the door. Lee Harvey Oswald. No matter what happened, how hard they schemed against her, this was the one thing they could not take away—the true and lasting power of his name. It belonged to her now, and to history.

01
nov
07

Letteratura e filosofia

Il rapporto tra letteratura e filosofia è una lotta. Lo sguardo dei filosofi attraversa l’opacità del mondo, ne cancella lo spessore carnoso, riduce la varietà dell’esistente a una ragnatela di relazioni tra concetti gnerali, fissa le regole per cui un numero finito di pedine muovendosi su una scacchiera esaurisce un numero forse infinito di combinazioni. Arrivano gli scrittori e agli astratti pezzi degli scacchi sostituiscono re regine cavalli torri con un nome, una forma determinata, un insieme d’attributi reali o equini, al posto della scacchiera distendono campi di battaglia polverosi o mari in burrasca; ecco le regole del gioco buttate all’aria, ecco un ordine diverso da quello dei filosofi che si lascia a poco a poco scoprire. Ossia: chi scopre queste nuove regole del gioco sono nuovamente i filosofi, tornati alla riscossa a dimostrare che l’operazione compiuta dagli scrittori è riducibile a una operazione delle loro, che le torri et gli alfieri determinati non erano che concetti generali travestiti.

Cosi continua la disputa, ognuna delle due parti sicura d’aver compiuto un passo avanti nella conquista delle verità o almeno di una verità, e nello stesso tempo consapevole che la materia prima delle proprie costruzioni è la stessa di quella dell’altra: parole.

25
oct
07

Rêverie au Lido

Venise, quand je vous vis, un quart de siècle écoulé, vous étiez sous l’empire du grand homme, votre oppresseur et le mien ; une île attendait sa tombe ; une île est la vôtre : vous dormez l’un et l’autre immortels dans vos Sainte-Hélène. Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s’évanouissent, à mesure que vos palais s’écroulent ; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines ; votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent aussi sensible que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; je rêve encore mille chimères. L’énergie de ma nature s’est resserrée au fond de mon coeur ; les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? Quelle rosée descendra sur moi ? quelle brise émanée des fleurs, me pénètrera de sa tiède haleine ? le vent qui souffle sur une tête à demi-dépouillée, ne vient d’aucun rivage heureux !

08
oct
07

Deux corps dans le noir

L’obscurité m’avait rendu plus attentif aux sensations, les quatre sens restants étaient devenus voyants dans la nuit que tu imposais. Chaque centimètre carré de peau avait des mains, avait des yeux en propre. Si souvent qu’à la fin je l’ai connu par cœur, dans ses moindres plis sans jamais l’avoir vu nu, ses couleurs et ses zones d’ombre, les odeurs de ton corps, les plus entêtantes et les plus discrètes, leurs variations à travers les saisons et en fonction des hormontes, je connus tout ce qu’il sécrète par cœur. Mais en ayant le nez et la bouche collés au motif, tu n’étais pour moi qu’assauts de taches, de masses, de sons et de parfums. J’étais ivre: des confettis larges comme des nénuphars de couleur chair étaient éparpillés, qui flottaient sans attache entre nous. Les sens ne me donnaient ton corps que morcelé.

06
oct
07

Villes-paquebots

Le monde, c’est ce mouvement incessant entrevu par les trous de la coque de nos capitales, désormais paquebots de croisière pour le troisième âge. Sur des centaines de kilomètres, ce sont des maisons à demi construites et déjà abandonnées, des bandes d’exclusion le long des frontières, des zones franches, des villes-entrepôts, des galeries commerciales et ces dalles de béton ceintes de hauts grillages où les zones de jeu peintes sur le sol sont depuis longtemps effacées. Ce sont les bâtiments flambants neufs de New Mumbai et Suzhou Industrial City, dont les façades brillent entre les fondrières et les tas de sable, et les resorts du sud de l’Espagne, vides six mois par an comme les colonie de Cisjordanie et les bases-vie des champs pétroliers de Hassi Messaoud.