Archive pour la catégorie 'Intelligence'

08
oct
07

“Expertise scientifique” ?

Il y a un paradoxe de l’expertise scientifique. Une science qui mérite son nom se structure sur le mode de l’après-demain ; toute proposition qui y est avancée ne vaut que par la proposition, encore inconnue, qui sera formulée non pas demain, comme une conséquence, mais après demain, comme ce qui troublera les conséquences. Cette structure à la fois logique et temporelle fonde ce qu’on appelle la recherche. La recherche n’est pas faite pour confirmer et continuer, elle est faite pour infirmer et rompre.

L’expertise, elle, fonctionne sur le mode de l’avant-hier. Elle répond à une demande venue des décideurs: “dites-moi ce qu’il en est aujourd’hui, dites-moi ce que je dois savoir, ni trop ni trop peu, sur l’état des choses”. La réponse, pour être utilisable, doit être certaine. Or, il n’y a de certain que le passé. Conséquence: toute expertise qui se présente comme scientifique est au mieux scientifiquement dépassée, toujours déjà dépassée; au pire, elle est hors-science, toujours déjà antiscientifique.

10
sept
07

Science et pouvoir

“La” Science, c’est un régime de savoir, corollaire d’un certain régime de pouvoir. C’est le nom de l’opérateur à même d’organiser l’ordre du discours à partir d’épreuves de sélection et de normalisation, qui permettent des effets de hiérarchisation et de centralisation. La Science n’est pas seulement ce qui permet de disqualifier les savoirs “minoritaires”, auxquels est alors dénié le statut de savoirs, mais ce qui fait de cette disqualification le principe d’organisation du discours, en tant qu’elle permet d’y séparer ce qui peut se voir attribuer le titre de discours vrai et donc valable de ce qui est sans vérité, donc faux, irrationnel, ou bien secondaire, luxueux, “poétique”.

L’objectivisme est “la” Science, c’est-à-dire l’opération structurelle de mise en ordre du discours. Encore une fois : il ne se confond pas avec les méthodologies scientifiques. Il est la systématisation de leur invocation, et des effets d’hégémonie qui y sont attachés. A l’inverse, les savoirs qui ne sont pas ordonnés aux modèles objectivistes ne supposent pas une absence d’objet, mais seulement une approche réglée par d’autres modèles, et qui pourtant a bien à voir avec la vérité (par exemple celle des faits historiques, ou celle des opérations magiques.)

30
août
07

Le long chemin du dissemblable

Il faut apprendre. Tous les hommes ont en commun cette capacité d’éprouver le plaisir et la peine. Mais cette similitude n’est pour chacun qu’une virtualité à vérifier. Et elle ne peut l’être que par le long chemin du dissemblable. Je dois vérifier la raison de ma pensée, l’humanité de mon sentiment, mais je ne puis le faire qu’en les aventurant dans cette forêt de signes qui par eux-mêmes ne veulent rien dire, n’ont avec cette pensée ou ce sentiment aucune convenance. Ce qui se conçoit bien, dit-on après Boileau, s’énonce clairement. Cette phrase ne veut rien dire. Comme toutes les phrases qui glissent subrepticement de la pensée à la matière, elle n’exprime aucune aventure intellectuelle. Bien concevoir est le propre de l’homme raisonnable. Bien énoncer est une œuvre d’artisan qui suppose l’exercice des outils de la langue. Il est vrai que l’homme raisonnable peut tout faire. Encore doit-il apprendre la langue propre à chacune des choses qu’il veut faire : soulier, machine ou poème.

28
août
07

Je ne peux pas ?

L’acte de l’intelligence est de voir et de comparer ce qu’elle voit. Elle voit d’abord au hasard. Il lui faut chercher à répéter, à créer les conditions pour voir à nouveau ce qu’elle a vu, pour voir des faits semblables, pour voir des faits qui pourraient être la cause de ce qu’elle a vu. Il lui faut aussi former des mots, des phrases, des figures, pour dire aux autres ce qu’elle a vu. Bref, n’en déplaise aux génies, le mode le plus fréquent d’exercice de l’intelligence, c’est la répétition. Et la répétition ennuie. Le premier vice est de paresse. Il est plus aisé de s’absenter, de voir à demi, de dire ce qu’on ne voit pas, de dire ce qu’on croit voir. Ainsi se forment des phrases d’absence, des donc qui ne traduisent aucune aventure de l’esprit. « Je ne peux pas » est l’exemple de ces phrases d’absence. « Je ne peux pas » n’est le nom d’aucun fait. Rien ne se passe dans l’esprit qui corresponde à cette assertion. À proprement parler, elle ne veut rien dire. Ainsi la parole se remplit ou se vide selon que la volonté contraint ou relâche la démarche de l’intelligence. La signification est œuvre de volonté.

25
août
07

L’unique puissance

Voyons les faits. Il y a une volonté qui commande et une intelligence qui obéit. Appelons attention l’acte qui fait marcher cette intelligence sous la contrainte absolue d’une volonté. Cet acte n’est pas différent selon qu’il se porte sur la forme d’une lettre à reconnaître, une phrase à mémoriser, un rapport à trouver entre deux être mathématiques, les éléments d’un discours à composer. Il n’y a pas une faculté qui enregistre, une autre qui comprend, une autre qui juge… Le serrurier qui appelle O la ronde et L l’équerre pense déjà par rapports. Et inventer n’est pas d’un autre ordre que se souvenir. Laissons les explicateurs « former » le « goût » et l’ « imagination » des petits messieurs, laissons-les disserter sur le « génie » des créateurs.

Nous nous contenterons de faire comme ces créateurs : comme Racine qui apprit par cœur, traduisit, répéta, imita Euripide, Bossuet qui en fit autant pour Tertullien, Rousseau pour Amyot, Boileau pour Horace et Juvénal ; comme Démosthène qui copia huit fois Thucydide, Hooft qui lut cinquante-deux fois Tacite, Sénèque qui recommande la lecture toujours renouvelée d’un même livre, Haydn qui répéta indéfiniment six sonates de Bach, Michel-Ange occupé à toujours refaire le même torse…

La puissance ne se divise pas. Il n’y a qu’un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention à ce qu’on voit et à ce qu’on dit. On apprend des phrases et encore des phrases ; on découvre des faits, c’est-à-dire des rapports entre des choses, et d’autres rapports encore, qui sont tous de même nature ; on apprend à combiner des lettres, des mots, des phrases, des idées… On ne dira pas que l’on a acquis la science, que l’on connaît la vérité ou que l’on est devenu un génie. Mais on saura qu’on peut, dans l’ordre intellectuel, tout ce que peut un homme.

23
août
07

Ordre social

On pourra dire que l’ordre social est soumis à une nécessité matérielle irrévocable, qu’il roule comme les planètes selon des lois éternelles que nul individu ne peut changer. Mais on pourra dire aussi bien qu’il n’est que fiction. Tout ce qui est genre, espèce, corporation, n’a aucune réalité. Seuls les individus sont réels, seuls ils ont une volonté et une intelligence, et la totalité de l’ordre qui les soumet au genre humain, aux lois de la société et aux diverses autorité n’est qu’une création de l’imagination. Ces deux façons de parler reviennent au même : c’est la déraison de chacun qui crée et recrée sans cesse cette masse écrasante ou cette fiction dérisoire, à laquelle tout citoyen doit soumettre sa volonté, mais à laquelle aussi chaque homme a les moyens de soustraire son intelligence.

22
août
07

L’Instruction publique

L’Instruction publique est ainsi le bras séculier du Progrès, le moyen d’égaliser progressivement l’inégalité, c’est-à-dire d’inégaliser indéfiniment l’égalité. Tout se joue toujours sur un seul principe, l’inégalité des intelligences. Ce principe admis, il n’y aurait, en bonne logique, qu’une seule conséquence à en déduire : la direction de la multitude stupide par la caste intelligente. Les républicains et tous les hommes de progrès sincères sentent leur cœur se soulever à cette conséquence. Tout leur effort est d’accorder le principe en refusant la conséquence.

Telle est la logique qui se met en place, celle de la « réduction » des inégalités. Qui a consenti à la fiction de l’inégalité des intelligences, qui a refusé la seule égalité que puisse comporter l’ordre social, n’a plus qu’à courir de fiction en fiction et d’ontologie en corporation pour concilier peuple souverain et peuple attardé, inégalité des intelligences et réciprocité des droits et des devoirs. L’Instruction publique, la fiction sociale instituée de l’inégalité comme retard, est la magicienne qui conciliera tous les êtres de raison. Elle le fera en étendant à l’infini le champ de ses explications et des examens qui les contrôleront.

22
août
07

Méthode

Il faut des méthodes. Sans méthode, sans une bonne méthode, l’enfant-homme ou le peuple-enfant est la proie des fictions d’enfance, de la routine et des préjugés. Avec la méthode, il met ses pieds dans les pas de ceux qui avancent rationnellement, progressivement. Il s’élève à leur suite dans un rapprochement indéfini. Jamais l’élève ne rattrapera le maître ni le peuple son élite éclairée, mais l’espoir d’y arriver les fait avancer dans le bon chemin, celui des explications perfectionnées. Le siècle du Progrès est celui des explicateurs triomphants, de l’humanité pédagogisée.

21
août
07

Le Progrès abrutit

Désormais la fiction dominante et le quotidien de l’abrutissement vont dans le même sens. Il y a à cela une raison bien simple. Le Progrès, c’est la fiction pédagogique érigé en fiction de la société tout entière. Le cœur de la fiction pédagogique, c’est la représentation de l’inégalité comme retard : l’infériorité s’y laisse appréhender dans son innocence ; ni mensonge ni violence, elle n’est qu’un retard que l’on constate pour se mettre à même de le combler. Sans doute n’y arrive-t-on jamais : la nature elle-même y veille, il y aura toujours du retard, toujours de l’inégalité. Mais on peut ainsi continuellement exercer le privilège de la réduire.

20
août
07

L’abrutisseur

L’abrutisseur n’est pas le vieux maître obtus qui bourre le crâne de ses élèves de connaissances indigestes, ni l’être maléfique pratiquant la double vérité pour assurer son pouvoir et l’ordre social. Au contraire, il est d’autant plus efficace qu’il est savant, éclairé et de bonne foi. Plus il est savant, plus évidente lui apparaît la distance de son savoir à l’ignorance des ignorants. Plus il est éclairé, plus lui semble évidente la différence qu’il y a entre tâtonner à l’aveuglette et chercher avec méthode, plus il s’attachera à substituer l’esprit à la lettre, la clarté des explications à l’autorité du livre. Avant tout, dira-t-il, il faut que l’élève comprenne, et pour cela qu’on lui explique toujours mieux. Tel est le souci du pédagogue éclairé : le petit comprend-il ? il ne comprend pas. Je trouverai des manières nouvelles de lui expliquer, plus rigoureuses dans leur principe, plus attrayantes dans leur forme ; et je vérifierai qu’il a compris.

Noble souci. Malheureusement, c’est justement ce petit mot, ce mot d’ordre des éclairés – comprendre – qui fait tout le mal. C’est lui qui arrête le mouvement de la raison, détruit sa confiance en elle-même, la met hors de sa voie propre en brisant en deux le monde de l’intelligence, en instaurant la coupure de l’animal tâtonnant au petit monsieur instruit, du sens commun à la science.

20
août
07

Contre l’explication

La révélation qui saisit Joseph Jacotot se ramène à ceci : il faut renverser la logique du système explicateur. L’explication n’est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre. C’est au contraire cette incapacité qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. C’est l’explicateur qui a besoin de l’incapable et non l’inverse, c’est lui qui constitue l’incapable comme tel. Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes.

20
août
07

L’Intelligence-Classe

De temps immémorial, on a donné du problème de l’Intelligence-Classe une solution simple, pratique et même brutale.

Elle consiste à définir l’intelligence par la scolarité. Plus un pays a conservé sa figure primitive, plus il est stationnaire, plus cette définition par les études contrôlées y est importante, sinon exclusive.

L’Intelligence-Classe est alors la classe de ceux qui ont fait leurs études ; les études sont démontrées par les diplômes, preuves matérielles. Mandarins, clercs, docteurs, licenciés constituent la classe intellectuelle, qui est ainsi désignée de la façon la plus claire (puisqu’elle est matérielle), et devient très aisément dénombrable. Ce système est excellent pour la préservation et la transmission des connaissances, médiocre sinon mauvais pour leur accroissement. Il arrive aussi que la preuve matérielle soit plus durable que ce qu’elle prouve, que le zèle, la curiosité, la vigueur mentale de celui qu’elle institue membre de la caste des lettrés.

Parmi les inconvénients du système, il faut signaler l’ankylose de l’homme dans son attitude initiale. On me dit qu’il est encore possible en Amérique de changer de carrière à tout âge, de passer du libéral au manuel et réciproquement.

18
août
07

Professionnels ?

L’opportunité ou la nécessité de donner à l’esprit, sous les espèces de certains hommes, une place définie dans le corps social a, de tout temps, soulevé une difficulté essentielle et invincible en soi. Cette difficulté réside non seulement dans le choix même de la définition, mais encore dans l’obligation de prononcer des jugements inévitables sur la qualité. On se heurte, dans toute tentative, à la question insoluble de la détermination du meilleur. En patois scientifique, on pourrait parler d’aristométrie.

Si tout le monde use de l’esprit qu’il a, il faut d’abord décider qu’il y a des usages de l’esprit qui peuvent servir à distinguer une certaine classe ; mais il faut encore tenir, ou ne pas tenir compte de la valeur de ces usages, c’est-à-dire des œuvres, et même des recherches en mouvement.

Un mauvais maçon est un maçon. Un mauvais mécanicien est un mécanicien. Mais un artiste improvisé, un savant non reconnu par les autres, un philosophe sans le savoir, un poète selon soi-même, que sont-ils ?

Et que sont un artiste, un savant, un philosophe, un poète pendant la durée de leurs préparations cachées et de leur attente à l’état d’énigmes ?

Descartes commence ses publications dans sa quarante-huitième année ; Sébastien Bach, à cinquante et quelques années. Jusque-là, l’un est rentier ex-militaire ; l’autre, organiste d’une église… Deux hommes qui finissent par mettre au jour les œuvres qu’on sait n’ont pu exister, jusqu’au moment de leur éclat, que grâce à l’absence de précision dans les définitions sociales de leur époque.

18
août
07

La fabrication des nuages (et celle des chaussures)

Il ne s’agit pas d’opposer les savoirs de la main et du peuple, l’intelligence de l’outil et de l’ouvrier, à la science des écoles ou à la rhétorique des élites. Il ne s’agit pas de demander qui a construit Thèbes au sept portes pour revendiquer la place des constructeurs et des producteurs dans l’ordre social. Il s’agit au contraire de reconnaître qu’il n’y a pas deux intelligences, que toute œuvre de l’art humain est mise en pratique des mêmes virtualités intellectuelles. Partout il s’agit d’observer, de comparer, de combiner de faire et de remarquer comment l’on a fait. Partout est possible cette réflexion, ce retour sur soi qui n’est pas la contemplation pure d’une substance pensante mais l’attention inconditionnée à ses actes intellectuels, à la route qu’ils tracent et à la possibilité d’y avancer toujours en apportant la même intelligence à la conquête de territoires nouveaux. Demeure abruti celui qui oppose l’œuvre de la main ouvrière et du peuple nourricier aux nuages de la rhétorique. La fabrication des nuages est une œuvre de l’art humain qui demande autant – ni plus ni moins – de travail, d’attention intellectuelle, que la fabrication des chaussures et des serrures.

18
août
07

Les Professionnels, le Manoeuvre et Shakespeare

La machine ne veut et ne peut connaître que des « professionnels ».

Comment s’y prendre pour tout réduire en professionnels ?

Que de tâtonnements dans l’entreprise de déterminer les caractères des spécialistes de l’intellect !

Chacun se sert de l’esprit qu’il a. Un manœuvre se sert du sien, par rapport à soi, autant que quiconque, philosophe ou géomètre. Si ses discours nous semblent grossiers et trop simples, les nôtres lui sont étranges ou absurdes, et chacun de nous est un manœuvre pour quelqu’un.

Comment en serait-il autrement ? Tout homme, d’ailleurs, parfois rêve, ou s’enivre, ou fait les deux ; et dans ses sommeils comme dans l’ivresse, le brassement de ses images, la liberté de leurs combinaisons inutiles le font Shakespeare, dans une mesure inconnue et inconnaissable. Ce manœuvre, foudroyé de fatigue ou d’alcool, devient théâtre des génies.

Mais, dira-t-on, il ne sait pas s’en servir.

Mais c’est là dire qu’il est un manœuvre par rapport à nous, quoique Shakespeare par rapport à soi. Il ne lui manque, à son réveil, que de connaître le nom même de Shakespeare et la notion de littérature. Il s’ignore en tant qu’inventeur.

Et qui oserait mettre, ou ne pas mettre, dans la catégorie intellectuelle, une devineresse, un ordonnateur de cérémonies, un pitre de foire ?

Qui soutiendra qu’il se dépense plus d’esprit dans une tête que dans un autre ; qu’il en faut plus, et plus de connaissances, pour enseigner que pour spéculer commercialement ou pour créer quelque industrie ?