Un mouvement politique est toujours un mouvement qui brouille la distribution donnée de l’individuel et du collectif et la frontière admise du politique et du social. L’oligarchie et ses savants n’ont pas fini de l’éprouver dans leur entreprise pour fixer la distribution des lieux et des compétences. Mais ce qui fait l’embarras de l’oligarchie fait aussi la difficulté du combat démocratique. [...] Ceux qui se battent pour défendre un service public, un système de législation du travail, un régime d’indemnisation du chômage ou un système de retraites seront toujours accusés, même si leur lutte dépasse leurs intérêts particuliers, de mener un combat refermé sur l’espace national et renforçant cet État qu’ils prient d’en préserver la clôture. Inversement, ceux qui affirment que désormais le mouvement démocratique déborde ce cadre et opposent à ces combats défensifs l’affirmation transnationale des multitudes nomades en viennent à militer pour la constitution de ces institutions interétatiques, de ces lieux extraterritoriaux où s’assure l’alliance des oligarchies étatiques et des oligarchies financières.
Archive pour la catégorie 'Foule'
Corporatismes ?
Les oiseaux
Je lève les yeux, les envoie chercher au-dessus des branches, à la rencontre de l’essaim, de la bande, la colonie. ils sont plusieurs centaines, plusieurs milliers à voler dans la plaine à l’aplomb de la rivière dans le couchant. Chaque soir je monte les observer en haut du champ et les retrouve qui virent, vrillent et vertigent, procédant par effondrements successifs quand ils dévient, se détachent et se disloquent avant de se relever et de resserrer les rangs et ça ressemble alors à une tornade, une colonne torse ou hélicoïdale qui s’évaserait vers le ciel, éclatée, avant qu’ils ne fondent à nouveau puis freinent et furètent, indécis, jusqu’à se figer. Inlassablement. Des heures durant la même mobilité. C’est comme de l’eau cet axe noir. Ça pourrait être un essaim de mouches ou bien d’abeilles – de tout ce qui est animé, rien sans doute n’est capable de tels effondrements, et de se reformer ainsi. Comme une feuille de papier tantôt dans l’épaisseur – et invisible alors -, tantôt rectangle blanc couvert de signes noirs.
“Où suis-je ?” me demandais-je à haute voix en tournant sur moi-même les yeux fixés sur l’essaim d’oiseaux qui menaçait à la verticale comme un ciel prêt à s’effondrer – mais il continue de se déployer et de se reformer étroitement noir et cylindré, colonne de vents furieux. Puis je vis la bande se mettre en branle et quitter le ciel qui était au-dessus de la forêt. Alors courir, sillonner des kilomètres, un relief épuisant. Cavalant à travers les bois comme si la vie en dépendait, joyeux mais angoissé par cette jambe, ce mollet métamorphique.
Définir le “fun” ?
Avec un sentiment dépourvu de toute honte, le fun ce mot quasi indéfinissable, associe exagération hystérique et mollesse affective. Telle couleur d’un capot de voiture est fun, telle mimique du robot clown du Circus Circus est fun, telle blague du croupier du Stardust est fun. Mais il est très difficile d’expliquer en soi ce qu’est le fun. Par fun, l’américain entend peut-etre une sorte de sensation bizarre mais relativement commune où alternent une exaltation soudaine et une passivité qui ne porte pas à conséquence. Ce n’est pas en tout cas le simple amusement, passager et léger, car le fun exige en vérité un investissement total de la personne qui, pourtant, ne lui laisse aucun souvenir.
Dérive électrique
Petit à petit, la techno-démocratie végasienne du fun a mis au point sa drogue dure mais inoffensive qui, agissant directement sur les nerfs par stimulation électro-visuelle, panse les blessures sociales de manière plus profonde que n’importe quel autre stupéfiant. Les nouveaux parcs d’attraction comme les hôtels-casinos ont modifié la quête de la génération du flower-power d’une extase corporelle qui sort de l’ordinaire, d’une ouverture communautaire à une nouvelle sorte d’expérience holiste, d’un moment unique qui donnerait sens au reste de notre vie, en une dérive électrique qui doit conduire le spectateur à une forme irréversible de choc sensoriel. Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l’artifice. Avec force jeux et publicités, elle a fait de la transcendance du banal un commerce, du prodigieux un négoce. Cette force hallucinatoire de Las Vegas est telle que les néo-hippies, qui parodient aujourd’hui la contre-culture des sixties et se donnent rendez-vous chaque été dans le nord du désert du Nevada pour une fête orgiaque, “l’homme en feu”, reproduisent sans le savoir, en les détournant, les règles du parc d’attractions et des casinos à thème. Contredire, c’est encore imiter.
Art et commerce
C’est qu’il y tient à cette chanson. Et pourquoi y tient-il tant ? Parce qu’il pressent un chef-d’œuvre et veut se hisser au sommet de l’art ? Parce qu’il pressent un tube et veut se hisser au sommet lucratif des charts ? Artiste ou cochon de commerçant ? Musique ou business ?
Les deux, indissociablement.
Le champ du rock anglais des années soixante ressemble à ce que fut peut-être Hollywood à son âge classique. Une sorte d’utopie communiste libérale où les intérêts économiques et artistiques avancent main dans la main, où talent et commerce s’entre-alimentent, où l’impératif de plaire est gage de qualité, où la concurrence est course à l’excellence. Où les plus forts sont les plus vendeurs, et les plus vendeurs les plus forts. Equilibre miraculeux, fragile, précaire fil tendu sur quoi se tient souverain le funambule Mick.
Divertissement
Si l’on se plaît au jeu de la comparaison des générations, on peut alors affirmer que les parcs d’attractions avec leur orgie technologique et leur myriade de divertissements fantaisistes ont réussi là où les principes de vie des hippies et des contestataires des années soixante ont, à l’échelle d’une communauté tout entière, échoué. Au demeurant, l’expérience de Las Vegas, et son test du néon, a obtenu un franc succès bien au-delà des expériences psychédéliques des Merry Pranksters de Ken Kesey. Et, quantitativement parlant, elle est bien plus efficace que toute tentative d’hallucination fournie par des moyens artificiels. Si, dans Fear and Loathing Las Vegas, avec une intuition géniale, Hunter Thompson a tenu à marquer le moment historique dela fin de l’ère hippie du flower power lors d’une virée aléatoire dans la cité du jeu, c’est jutement parce que Las Vegas, grâce à son décorum factice, libère une puissance hallucinogène assurément plus forte que n’importe quelle drogue concoctée par Timothy Leary. [...] En vertu de son délire visuel et urbain, de sa continuelle drogue électrochimique, Las Vegas rend à dire vrai tout à fait ridicule, par sa pauvreté sensorielle, l’ingurgitation de stupéfiants. Elle fait des camés des sixties de pâles imitations, encore trop cérébrales, du client avachi devant la machine à sous d’un casino à thèmes.
Comme pour contrer inconsciemment sur son propre terrain le mouvement de contestation des années soixante, porteur d’une éthique de l’irréalité, la société américaine a recyclé ce désir d’un dérèglement absolu des sens mais elle lui a donné une valeur hygiénique et sociale : le divertissement.
Fun addicts
Désormais, toute l’Amérique se shoote sans crainte ni remords au fun, s’injecte allègrement dans les veines de grandes rasades d’attractions visuelles avec des seringues stérilisées qui ont la forme de lunettes spéciales pour voir en trois dimensions ou d’écouteurs sétérophoniques pour enter en contact multisensoriel avec les baleines blanches. L’expérience des limites dans les limites de l’expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l’industrie du spectacle. Un délire de formes et de sensations, mais strictement conçu et contrôlé. Les ingénieurs et les producteurs des firmes qui composent les spectacles laser ou digitaux ont très vite compris que les “portes de la perception” s’ouvrent bien plus largement sur des Montagnes Russes, à trois cent cinquante mètres du sol, bombardées de hard-rock et d’effets pyrotechniques à couper le souffle, qu’avec une simple prise de mescaline ou de LSD.
Qu’est-ce qu’être frères ? Comment le devenir ?
Frères, nous ne le sommes pas dans l’acception dite littérale, autrement dit “par le sang”. Ni de près (mêmes parents), ni de loin (de la même gens); pas même cousins éloignés. Il s’agit donc de devenir comme des frères. La fraternité consanguine sert de comparant. Pourquoi ?
Qu’y a-t-il de si remarquable dans cette fraternité, de si excellent et enviable, qu’il faille chercher à devenir pareils à des frères; comparables à des frères. [...] Si nous avions le même Dieu-Père, nous serions frères [...] – mais nous ne l’avons pas. [...] C’est donc probablement en nous découvrant orphelins d’un tel Dieu-Père, communément orphelins, que nous avons une chance de nous découvrir frères – pareils à des frères.
Pour la “fraternité” les frères doivent oublier le Père. L’avenir de la fraternité passe par l’orphelinat. Au lieu de la fable de la culpabilité partagée du meurtre du Père, et autres mythicailleries, qui paralyse les frères, les divise irréparablement (fuite de la horde, têtes basses, trahisons latérales, héritage dépecé, indivision impossible, accusations, vendettas, fratricides…), il faut s’appuyer plutôt sur l’expérience commune, la plus générale, celle de l’indépendance des enfants, de leur oubli, de leur non jalousie, de leur indifférence gaie, de leur multiplicité éparpillée, de leur haussement d’épaule à la “loi du Père”, de leur soulèvement…Le Père est mort ! Vivent les frères !
[…]
Et si Dieu est le Père des pères, le devenir orphelin dont je parle, déculpabilisé, sans peur et sans reproche, dit la vieille devise, sans faute originelle, c’est un devenir athée.
Le se-savoir orphelin est la condition de la fraternité annoncée.
Comment le devenir ? Humains parce que (quasi) frères ? Ou frères parce qu’humains ? Mortels, ennemis, frères sont les humains. Ennemi d’être frères mortels; frères d’être ennemis mortels; mortels d’être frères ennemis.
Frères adoptifs, donc, nous avons à le devenir. Frères d’adoption, parce que sans parents, les frères s’adoptent les uns les autres. Le secret est l’adoption – Qu’est-ce que l’adoption ?
Le désir d’étonner
Le désir d’étonner, et d’être étonné est très légitime. It is a happiness to wonder, “c’est un bonheur d’être étonné”; mais aussi, it is a happiness to dream, “c’est un bonheur de rêver”. Toute la question, si vous exigez que je vous confère le titre d’artiste ou d’amateur des beaux-arts, est donc de savoir par quels procédés vous voulez créer ou sentir l’étonnement. Parce que le Beau est toujours étonnant, il serait absurde de supposer que ce qui est étonnant est toujours beau. Or notre public, qui est singulièrement impuissant à sentir le bonheur de la rêverie ou de l’admiration (signe des petites âmes), veut être étonné par des moyens étrangers à l’art, et ses artistes obéissants se conforment à son goût; ils veulent le frapper, le surprendre, le stupéfier par des stratagèmes indignes, parce qu’ils le savent incapable de s’extasier devant la tactique naturelle de l’art véritable.
La “gauche” et les intellectuels
On était à plus d’un an du 21 avril 2002. La péripétie faisait encore sentir ses effets; la petite bourgeoisie intellectuelle avait cru à la gauche; depuis des décennies, la gauche était son parti, en tant justement qu’il n’était pas seulement le sien. Au soir d’une défaite et d’une défection, elle se découvrit sans parti. Pire, elle dut bientôt se demander si elle en avait jamais eu. La gauche apparemment n’avait rien à faire d’elle. Les gouvernements de gauche n’avaient cessé de la maltraiter. Ils lui avaient exprimé leur mépris, la traitant comme un fumier, tout juste bon à fertiliser les terres porteuses des moissons futures (les banlieues, les campagnes, les start up, les chanteurs de variété, etc.). Ils lui avaient rendu la vie impossible, laissant aller à vau-l’eau tout ce qui compte pour elle – l’éducation, l’hôpital public, la lecture. Voilà qu’à l’heure de la défaite, elle était mise en accusation : tout était de la faute des intellectuels, qui croient tout savoir mieux que personne.
Une grosse faim d’altérité
L’exposé absolu c’est Mick, à l’extrême bord de la scène, haranguant l’affluence du bras libre de micro, n’ayant d’yeux que pour elle qui n’a d’yeux que pour lui, ils se regardent, se parlent, c’est entre eux que ça se passe, entre eux que passe le courant, et le son est le corps conducteur de ce va-et-vient. La foule a fait Mick et Mick a fait la foule, pendant dix ans Mick a inventé la foule qui a inventé Mick. [...] Le commerce entre Mick et la foule a produit l’époque et l’époque y prédisposait, profuse en corps de vingt ans, ouverte à toutes les suggestions, jambes écartées et toues couilles dehors. Le Désir était dans l’air, c’est-à-dire le contraire de la peur. Le Désir c’est avoir une grosse faim d’altérité. Ça circule, ça se parle, ça s’écoute, ça se caresse, ça se frotte, ça se heurte, ça se tamponne, ça se rentre dedans.
L’homme ambulant
À l’homme des foules du 19e siècle, le passant rêveur ou fouineur des grandes villes (Londres, Paris, Berlin, etc.), dépeint par Poe et Baudelaire, décortiqué par Valéry et Benjamin, succède l’homme ambulant, errant sur les routes désertiques, le vagabond sans destination, ni passé, l’amnésique désorienté de Paris-Texas qui échoue dans un motel miteux aux confins du néant sans savoir d’où il vient ni où il va. Le nomade sans nomadisme, c’est-à-dire sans la connaissance de ce qu’il fait ni la justification a posteriori de ses actes. Celui qui ne connaît rien d’autre que l’irrémédiable nécessité de se laisser conduire par le bandeau jaune et continu des highways. Un être perdu dans la communauté et pour la communauté.
Le train, la foule, et l’électricité
Il y avait la foule sur le quai, des chiens en laisse, des chiens errants, des jupes, des pantalons, des Anglais, des étrangers dont neuf Américains dont trois Noirs, et alors un train est passé qui ne s’arrêterait pas en gare, et le speaker a mis en garde comme il se doit, et personne ne l’a écouté, tous sont restés en bordure du quai, et quand le train est passé ils ont tout pris son énergie, tout pris sa fougue, tout inhalé l’air qu’il fendait et brûlait en le fendant. La foule ainsi s’est échauffée échauffée, a commencé à tourner sur elle-même, à fabriquer de l’électricité statique, et ce trop-plein d’énergie en elle s’est allé synthétiser en tornade puis exploser contre le mur, et il y a eu deux corps en plus, et la dernière lettre de l’un était l’initiale de l’autre. Mick et Keith étaient nés, de l’accouplement d’une foule et d’un train. De l’étincelle issue du frottement des gens contre la machine.
Un kaléidoscope doué de conscience
La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau est celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. L’observateur est un prince qui jouit partout de son incognito. L’amateur de la vie fait du monde sa famille, comme l’amateur du beau sexe compose sa famille de toutes les beautés trouvées, trouvables et introuvables ; comme l’amateur de tableaux vit dans une société enchantée de rêves peints sur la toile. Ainsi l’amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d’électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représzente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. C’est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive.