Archive pour la catégorie 'Corps'

27
fév
08

Freud, l’enfance, le sexe

    A la question soulevée notamment par Rousseau : “Qu’est-ce que l’enfance ?” Freud répond que l’enfance est la scène de la constitution du sujet dans et par le désir, dans et par l’exercice du plaisir lié à des représentations d’objets. L’enfance fixe le cadre sexuel à l’intérieur duquel notre pensée, désormais, doit se tenir, si sublimées qu’en soit les opérations.

    Ce qui encore de nos jours fait la dimension subversive de cette thèse n’est pas qu’on lui objecte, bien au contraire, l’animalité de l’enfant et la nécessité de son dressage [thèse classique, celle de Descartes, par exemple]. L’obstacle est, a contrario, l’idée quel ‘enfant est un innocent, un petit ange,le dépôt de toutes nos rêveries faisandées, le petit réceptacle de toute l’eau de rose du monde. C’est ce qu’on voit dans les appels répétés à la délation, à la peine de mort et au lynchage immédiat, dès qu’il est question d’un rapport sexuel avec un enfant. Dans ces appels violents, devant quoi l’autorité publique a bien de la peine à rester impavide, il n’est jamais question, ce qui s’appelle jamais, de ce que Freud a mis en avant avec son courage ordinaire: que l’enfance, au plus loin de toute “innocence”, est un age d’or de l’expérimentation sexuelle sous toutes ses formes.

    Bien entendu, la loi doit dire qui est enfant et qui ne l’est pas, à quel age on dispose librement de son corps, et comment on punit ceux qui transgressent ces dispositions légales. [...] Cela dit, il est non seulement inutile, mais profondément réactionnaire et nuisible, d’en appeler pour ce faire à des représentations archaïques de l’enfance, au moralisme mensonger d’avant Freud, et d’oublier que de puissantes pulsions, une curiosité sexuelle toujours en éveil, structurent n’importe quelle enfance. [...]

    Ajoutons que ceux qui organisent pétitions, délations, sites Internet et lynchages incontrôlés à propos des pédophiles feraient bien d’examiner la structure pathogène, y compris sexuellement, de la famille. L’écrasante majorité des meurtres d’enfant son commis, non par de louches pédophiles célibataires, mais par les parents, et singulièrement par les mères. Et l’écrasante majorité des attouchements sexuels sont incestueux, à l’initiative, cette fois, des pères ou beaux-opères. Mais sur tout cela, motus et bouche cousue. Mères meurtrières et pères incestueux, infiniment plus répandus que les assassins pédophiles, ne figurent que malaisément dans le tableau idyllique des familles où l’on veut placer le rapport délicieux de parents citoyens et de leurs angéliques petits.

    Freud, lui n’a accepté aucune entrave, qu’elles qu’aient pu être ses propres réticences bourgeoises. Il a expliqué la pensée humaine à partir de la sexualité infantile, et nous a donné tous les moyens de comprendre ce qu’il y a de factice, de névrosé, de désespérant, dans l’univers familial.

22
jan
08

Remontant spécial

Il reste du foie de veau ?

Foutez-moi la paix avec votre foie de veau, si vous continuez à bouffer comme ça, vous allez éclater, oui littéralement, é-cla-ter, elle est folle, vous voyez, me regardant fixement, quand on est gentille avec elle, elle finit par vous mordre, il faut arreter de bouffer comme ça ma vieille, je sais ce que vous allez me dire là Gertrude, hein ? que les obèses vont finir par gagner leurs procès contre les compagnies aériennes, c’est ça, oui, vous etes d’un répétitif, que c’est discriminatoire de faire payer deux places pour une seule personne, je connais le scénario, vous m’emmerdez avec le Discriminatoire, je vais vous soigner moi, elle s’avance toujours tesson à la main.

Dessert ?

Deessseeert, je hurle pour changer de sujet, j’ai fourré discrètement un remontant spécial dans le gateau au chocolat, je me suis glissée en accéléré dans la cuisine, et hop voilà le caniche blanc taillé genre boule de buis dans un jardin de curé qui se met à sauter plus haut que la table pour attraper des morceaux de viande, ça saute, image par image, tac-tac, couleurs irradiées, autochromes de fruits sur nappe blanche, prunes bleuies, nature morte au ralenti, chien-chien, remontant spécial, moteur.

Et puis après on a dansé toute l’après-midi.

07
déc
07

Cadavres

Pendant la journée du 11 décembre, j’étais occupé à lire dans le grand salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr’ouverts. Le Nautilus était immobile. Ses réservoirs remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peu habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions.
Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les Serviteurs de l’estomac, et j’en savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture.
” Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d’une voix singulière.
- Qu’y a-t-il donc, Conseil ?
- Que monsieur regarde. “
Je me levai, j’allai m’accouder devant la vitre, et je regardai.
En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l’observai attentivement, cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une pensée traversa subitement mon esprit.
” Un navire ! m’écriai-je.
- Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! “
Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d’un navire, dont les haubans coupés pendaient encore a leurs carènes. Sa coque paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il s’était rempli, et il donnait encore la bande à bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore ! J’en comptai quatre – quatre hommes, dont l’un se tenait debout, au gouvernail – puis une femme, à demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement éclairés par les feux du Nautilus, ses traits que l’eau n’avait pas encore décomposés.
Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou de sa mère ! L’attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu’ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s’arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les profondeurs de l’Océan !
Quelle scène ! Nous étions muets, le coeur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière minute ! Et je voyais déjà s’avancer, l’oeil en feu, d’énormes squales, attirés par cet appât de chair humaine !
Cependant le Nautilus, évoluant, tourna autour du navire submergé, et, un instant, je pus lire sur son tableau d’arrière :
Florida, Sunderland.
VANIKORO
Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, que le Nautilus devait renconter sur sa route. Depuis qu’il suivait des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.

01
déc
07

J’y étais

Or si l’on prend le temps d’observer ce qui s’éprouve réellement à Las Vegas en termes d’actes et de faits, force est de constater que cette expérience est surtout exceptionnelle par sa brièveté : elle se réduit à l’instant quasi irréel de l’émotion immédiate. Une expérience brutale, sauvage et instantanée, sans experientia ni experimentum, où ce qui est à proprement parler empirique disparaît tout de go sous une forme chimérique : res ficta.

Une expérience confinée au choc de l’impression soudaine qui n’a plus le temps de se décanter lentement dans le sentiment ou l’idée, de ses laisser éprouver, de se prolonger en souvenir frais, mais qui disparaît aussitôt qu’elle est apparue, comme un éclair sensoriel aussi intense qu’oublié, comme un stimulus sans réponse, où l’absence de réaction n’est tributaire que d’une nouvelle décharge.

Dans ce laboratoire vivant du jeu et de l’entertainment, le spectacle sous son ancienne forme du show est désormais entièrement révolu, il appartient à l’ère anachronique de la séparation et de la distance. Naît une période nouvelle, celle de l’interaction fusionnelle et virtuelle, des expériences directes in medias res qui vont nous laisser une marque violente mais fugace, un impact traumatique dans la peau, une blessure de plaisir qui nous fera dire : j’y étais.

29
nov
07

Chaque centimètre de cheveu est un pas sur la lune

Ni musicien, ni artiste, ce genre de choses. Beaucoup mieux que ça, beaucoup plus singulier, précieux, historique, populaire : un corps. Pour qui l’admirait Mick fut d’abord une surface parcourue de vibrations électriques, et sur quoi pendant dix ans vint se poser l’humeur de l’époque, ses fantaisies faites couleurs, ses audaces faites cuirs, sa désinvolture faite cheveux, ses ambiguïtés faites maquillage. S’il eut mille visages, porta mille capes, brilla de mille feux différents, c’est que le temps fut une cabine d’essayage géante. Décennie la plus transformiste du siècle, y compris en incluant les trois suivantes. Notre temps est certes quantativement plus mobile et multiple, mais pendant les années soixante chaque modulation du corps apparent est une conquête, se gagne de haute lutte, parachève une avancée consistante. Nos villes postmodernes sont des mutantes permanentes et autrement bigarrées que celles du vivant de Mick, mais peu de leurs vibrations engagent ceux qu’elles traversent. Les tendances successives ou simultanées ne sont ambassadrice que d’elles-mêmes. Des fins en soi. La fantaisie est générale, rigolote, libératrice, tourne à vide. Repus de cette licence tout nous glisse dessus, entre par une oreille et sort par une autre. En 60 et suivantes, chaque centimètre de cheveu en plus est un pas sur la Lune.

19
nov
07

Cicatrices

Tout reprendre à zéro. From the very beginning. Non pas faire table rase mais revenir aux fondamentaux. Dix ans qu’il a les cheveux noir corbeau alors que ça ne trompe personne – ne serait-ce qu’un jour de plus ce serait un jour de trop, désormais, Les années 80 il les a passées en costard, sur des pochettes de disques à vous donner la gerbe, un noeud pap’ et un smoking comme Sinatra ou Paul Anka – c’est-à-dire abonnés aux galas donnés sur des paquebots, croisières et toute la foire, des chanteurs qui sont comme des micros de promotions dans les supermarchés, ou des crooners pour Las Vegas, obligés de chanter trois chansons en costume de cow-boy – c’est dans le contrat. La mafia et la chirurgie esthétique en moins, comme si les deux étaient liées, on n’aurait pas l’une sans l’autre. Je ne lui dirai pas “se redéguiser en cow-boy” mais “revenir aux fondamentaux”. Redescendre dans la soute à charbon – “Arrête les cheveux teints je vais lui dire, ces reflets corbeau à plus de soixante ans… On revient aux bagarres, aux femmes qui pleurent et qu’on laisse pleurer. A ton visage couvert de cicatrices profondes comme une ride de ride. Va chercher la poussière qu’est dedans, Johnny – parce que t’as quel âge ? Soixante, soixante-cinq ans ? T’es né en 1932 ? ça fait soixante-trois ans. Premier disque en 55 ? Tu dis “six mois après celui d’Elvis” ? J’m'en fous, je ne te poserai pas de questions sur Elvis. 1995-1955 = 40 ans de musique…”

11
nov
07

Xénia est nue

Xénia est complètement nue. Les invités sont désormais dos à la mer alors que continue le feu d’artifice, sans plus de spectateurs. Xénia montée sur la table basse, presque seule au milieu du salon. Xénia complètement nue, son corps de femme qui a quarante ans, ou quarante-cinq, mère de deux enfants, elle a un petit ventre, sur laquelle des hommes passent tous les soirs, certains sont brutaux, d’autres sont timides, les bras maigres, les aréoles noires, et le téton mâchonné par des mâchoires sans dents il y a sept ou huit années, des gencives suçant la vie qui était en elle en abondance, tourne lentement comme une danseuse mécanique émerveillée de tourner, regarde ses pieds ou ce qu’elle peut voir comme cela de son corps, ses fesses belles qui tombent un peu où je voudrais m’enfoncer, les cheveux noirs de Xénia sa timidité et le silence de tout le monde alors qu’ils en ont soupé disent-ils, de ces corps nus, et ne serait-ce que ce soir d’ailleurs ? N’est-ce pas ? Xénia non plus ne sait pas pourquoi, ce qu’elle fout nue dans une soirée comme celle-ci elle qui est pute dans la vraie vie, pourquoi elle a voulu qu’on la voie nue, qui ne fait rien que tourner lentement sur elle-même les bras qui montent au ciel, et ils ne savent pas non plus pourquoi regarder alors qu’il ne se passe rien mais ils regardent, les yeux réveillés, agrandis, son corps magnifique, plus nu que tous les corps nus c’est l’impression sinon le désir ne circulerait pas comme ça, palpable, agaçant, et les bouteilles partout, les feuilles de menthe que chacun mâche comme la coca des Andes.

11
nov
07

Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ?

Qu’est-ce qu’un chanteur – de rock ? Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ? Qu’est-ce qu’un type qui seulement chante, que n’occupent ni guitare, ni basse, ni biniou ? C’est le premier récepteur de la musique jouée par son band. Avant même le public il est là qui la reçoit en première ligne, aux avant-postes, et aussitôt la rend, la passe au travers lui et la recrache. L’émet aussitôt que reçue, la reçoit aussitôt qu’émise, karaoké instantané. L’émet puis elle lui revient médiée par la foule. Tout cela sur scène, quand vient le soir. La scène est l’épicentre de la grande interactivité démocratique dont Mick est pendant dix ans le maître de cérémonie.

Un chanteur de rock sans instrument est l’incarnation instantanée de la musique, et donc c’est un danseur, qu’il le veuille ou non, maladroit ou non, un danseur désigné par la baguette magique du son émis derrière par ses amis.

11
nov
07

Dérive électrique

Petit à petit, la techno-démocratie végasienne du fun a mis au point sa drogue dure mais inoffensive qui, agissant directement sur les nerfs par stimulation électro-visuelle, panse les blessures sociales de manière plus profonde que n’importe quel autre stupéfiant. Les nouveaux parcs d’attraction comme les hôtels-casinos ont modifié la quête de la génération du flower-power d’une extase corporelle qui sort de l’ordinaire, d’une ouverture communautaire à une nouvelle sorte d’expérience holiste, d’un moment unique qui donnerait sens au reste de notre vie, en une dérive électrique qui doit conduire le spectateur à une forme irréversible de choc sensoriel. Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l’artifice. Avec force jeux et publicités, elle a fait de la transcendance du banal un commerce, du prodigieux un négoce. Cette force hallucinatoire de Las Vegas est telle que les néo-hippies, qui parodient aujourd’hui la contre-culture des sixties et se donnent rendez-vous chaque été dans le nord du désert du Nevada pour une fête orgiaque, “l’homme en feu”, reproduisent sans le savoir, en les détournant, les règles du parc d’attractions et des casinos à thème. Contredire, c’est encore imiter.

08
oct
07

Deux corps dans le noir

L’obscurité m’avait rendu plus attentif aux sensations, les quatre sens restants étaient devenus voyants dans la nuit que tu imposais. Chaque centimètre carré de peau avait des mains, avait des yeux en propre. Si souvent qu’à la fin je l’ai connu par cœur, dans ses moindres plis sans jamais l’avoir vu nu, ses couleurs et ses zones d’ombre, les odeurs de ton corps, les plus entêtantes et les plus discrètes, leurs variations à travers les saisons et en fonction des hormontes, je connus tout ce qu’il sécrète par cœur. Mais en ayant le nez et la bouche collés au motif, tu n’étais pour moi qu’assauts de taches, de masses, de sons et de parfums. J’étais ivre: des confettis larges comme des nénuphars de couleur chair étaient éparpillés, qui flottaient sans attache entre nous. Les sens ne me donnaient ton corps que morcelé.

14
sept
07

Une grosse faim d’altérité

L’exposé absolu c’est Mick, à l’extrême bord de la scène, haranguant l’affluence du bras libre de micro, n’ayant d’yeux que pour elle qui n’a d’yeux que pour lui, ils se regardent, se parlent, c’est entre eux que ça se passe, entre eux que passe le courant, et le son est le corps conducteur de ce va-et-vient. La foule a fait Mick et Mick a fait la foule, pendant dix ans Mick a inventé la foule qui a inventé Mick. [...] Le commerce entre Mick et la foule a produit l’époque et l’époque y prédisposait, profuse en corps de vingt ans, ouverte à toutes les suggestions, jambes écartées et toues couilles dehors. Le Désir était dans l’air, c’est-à-dire le contraire de la peur. Le Désir c’est avoir une grosse faim d’altérité. Ça circule, ça se parle, ça s’écoute, ça se caresse, ça se frotte, ça se heurte, ça se tamponne, ça se rentre dedans.

14
sept
07

Le train, la foule, et l’électricité

Il y avait la foule sur le quai, des chiens en laisse, des chiens errants, des jupes, des pantalons, des Anglais, des étrangers dont neuf Américains dont trois Noirs, et alors un train est passé qui ne s’arrêterait pas en gare, et le speaker a mis en garde comme il se doit, et personne ne l’a écouté, tous sont restés en bordure du quai, et quand le train est passé ils ont tout pris son énergie, tout pris sa fougue, tout inhalé l’air qu’il fendait et brûlait en le fendant. La foule ainsi s’est échauffée échauffée, a commencé à tourner sur elle-même, à fabriquer de l’électricité statique, et ce trop-plein d’énergie en elle s’est allé synthétiser en tornade puis exploser contre le mur, et il y a eu deux corps en plus, et la dernière lettre de l’un était l’initiale de l’autre. Mick et Keith étaient nés, de l’accouplement d’une foule et d’un train. De l’étincelle issue du frottement des gens contre la machine.

07
sept
07

Milan en 1796

Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.

Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle, venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept, passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés, sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.

Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux jeunes Français la Monférine , la Sauteuse et autres danses italiennes.

05
sept
07

Du Plaisir

Sur le plaisir, on peut proposer trois thèses :

1. La cause immédiate du plaisir est toujours une matière. Autrement dit, il n’y a de plaisirs que matériels.

2.Quel que soit le point de matière d’où le plaisir est causé, l’effet de plaisir s’écrit dans l’alphabet des lieux du corps (c’est-à-dire aussi dans le langage, lequel suppose le corps et que le corps suppose). Autrement dit, il n’y a de plaisirs que corporels.

Corollaire: à supposer qu’un corps puisse être cause de plaisir pour un autre corps, il ne peut l’être que par ce qu’il a de matériel (c’est-à-dire aussi par la langage qui le traverse, puisque le langage est matériel).

3. Tout plaisir relie comme sa cause une parcelle de matière qui n’est pas ce corps, à quelque lieu d’un corps qui n’est pas cette parcelle. Il est donc au point de rencontre entre une parcelle de matière (cause) et un lieu du corps (effet). Pour qu’une telle rencontre soit possible, il faut que la cause et l’effet soient à la fois coprésents et distincts. Il faut donc qu’existe un ensemble bien défini à quoi appartiennent au même titre et en même temps les parcelles de matière et les corps, où se manifestent à la fois leur coprésence et leur distinction. Cet ensemble constitue un monde, dont la loi de bonne définition est une nature. Autrement dit, tout plaisir est de ce monde et tout plaisir est naturel.

Corollaire 1 : le plaisir requiert la présence. Il n’y a pas de plaisirs venus de l’autre monde.

Corollaire 2 : le plaisir est un critère du naturel et non pas l’inverse. Il n’y a pas de plaisirs contre nature.

03
sept
07

Des mains blanches

- Hélas, lui dit-il, autrefois j’habitais les villes, je voyais des femmes élégantes; depuis qu’en remplissant mes devoirs de citoyen je me suis fait condamner à mort, je vis dans les bois, et je vous suivais, non pour vous demander l’aumône ou vous voler, mais comme un sauvage fasciné par une angélique beauté. Il y a si longtemps que je n’ai vu deux belles mains blanches!

- Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il était resté à genoux.

- Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me prouve que je ne suis pas occupé actuellement à voler, et elle me tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l’on m’empêche d’exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis qu’un simple mortel qui adore la sublime beauté.

La duchesse comprit qu’il était un peu fou, mais elle n’eut point peur; elle voyait dans les veux de cet homme qu’il avait une âme ardente et bonne, et d’ailleurs elle ne haïssait pas les physionomies extraordinaires.

- Je suis donc médecin, et je faisais la cour à la femme de l’apothicaire Sarasine de Parme; il nous a surpris et l’a chassée, ainsi que trois enfants qu’il soupçonnait avec raison être de moi et non de lui. J’en ai eu deux depuis. La mère et les cinq enfants vivent dans la dernière misère, au fond d’une sorte de cabane construite de mes mains à une lieue d’ici, dans le bois. Car je dois me préserver des gendarmes, et la pauvre femme ne veut pas se séparer de moi. Je fus condamné à mort; et fort justement: je conspirais. J’exècre le prince, qui est un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d’argent. Mes malheurs sont bien plus grands, et j’aurais dû mille fois me tuer; je n’aime plus la malheureuse femme qui m’a donné ces cinq enfants et s’est perdue pour moi: j’en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mère mourront littéralement de faim.

Cet homme avait l’accent de la sincérité.

- Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.

- La mère des enfants file: la fille aînée est nourrie dans une ferme de libéraux, où elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de Plaisance à Gênes.`

- Comment accordez-vous le vol avec vos principes libéraux?

- Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j’ai quelque chose, je leur rendrai les sommes volées. J’estime qu’un tribun du peuple tel que moi exécute un travail qui, à raison de son danger, vaut bien cent francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents francs par an.

“Je me trompe, je vole quelque petite somme au-delà, car Je fais face par ce moyen aux frais d’impression de mes ouvrages.

- Quels ouvrages?

- La… aura-t-elle jamais une chambre et un budget?

- Quoi! dit la duchesse étonnée, c’est vous, monsieur, qui êtes l’un des plus grands poètes du siècle, le fameux Ferrante Palla!

- Fameux peut-être, mais fort malheureux, c’est sûr.

- Et un homme de votre talent, monsieur, est obligé de voler pour vivre!

- C’est peut-être pour cela que j’ai quelque talent. Jusqu’ici tous nos auteurs qui se sont fait connaître étaient des gens payés par le gouvernement ou par le culte qu’ils voulaient saper. Moi, primo, j’expose ma vie; secundo, songez, madame, aux réflexions qui m’agitent lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai me dis-je? La place de tribun rend-elle des services valant, réellement cent francs par mois? J’ai deux chemises, l’habit que vous voyez, quelques mauvaises armes, et je suis sûr de finir par la corde: j’ose croire que je suis désintéressé. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse plus trouver que malheur auprès de la mère de mes enfants. La pauvreté me pèse comme laide: j’aime les beaux habits, les mains blanches…