Archive pour la catégorie 'Contrôle'

11
nov
07

La loi de l’expérience

Pour tous les promoteurs de jeux et d’attractions de Las Vegas, il s’agit donc à présent de suivre une unique loi: proposer aux visiteurs de suivre une unique loi : proposer aux visiteurs et aux touristes des expériences. Il ne convient plus simplement d’assister à un spectacle, voire d’y participer, mais d’en faire l’expérience, de devenir soi-même in toto le spectacle, metteur en scène de son propre divertissement. Du moindre repas dans un restaurant à thème à une plongée dans un sous-marin atomique, en passant par la possibilité de jouer, pour un soir et pour cent dollars, un bout de rôle dans sa série télévisée favorite (en l’occurrence Star Trek, au dernier étage de la Stratosphere Tower) tout n’est qu’experiment, tout doit être prétexte à un événement inoubliable. Considérant sans doute l’âme des clients comme une tabula rasa, laes créateurs de Las Vegas ont décidé de la soumettre à une guerre totale faite d’impressions violentes et de surprises sans limite. Toutefois la Blitzkrieg du spectacle doit toujours rester fun.

11
nov
07

Dérive électrique

Petit à petit, la techno-démocratie végasienne du fun a mis au point sa drogue dure mais inoffensive qui, agissant directement sur les nerfs par stimulation électro-visuelle, panse les blessures sociales de manière plus profonde que n’importe quel autre stupéfiant. Les nouveaux parcs d’attraction comme les hôtels-casinos ont modifié la quête de la génération du flower-power d’une extase corporelle qui sort de l’ordinaire, d’une ouverture communautaire à une nouvelle sorte d’expérience holiste, d’un moment unique qui donnerait sens au reste de notre vie, en une dérive électrique qui doit conduire le spectateur à une forme irréversible de choc sensoriel. Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l’artifice. Avec force jeux et publicités, elle a fait de la transcendance du banal un commerce, du prodigieux un négoce. Cette force hallucinatoire de Las Vegas est telle que les néo-hippies, qui parodient aujourd’hui la contre-culture des sixties et se donnent rendez-vous chaque été dans le nord du désert du Nevada pour une fête orgiaque, “l’homme en feu”, reproduisent sans le savoir, en les détournant, les règles du parc d’attractions et des casinos à thème. Contredire, c’est encore imiter.

03
nov
07

Fun addicts

Désormais, toute l’Amérique se shoote sans crainte ni remords au fun, s’injecte allègrement dans les veines de grandes rasades d’attractions visuelles avec des seringues stérilisées qui ont la forme de lunettes spéciales pour voir en trois dimensions ou d’écouteurs sétérophoniques pour enter en contact multisensoriel avec les baleines blanches. L’expérience des limites dans les limites de l’expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l’industrie du spectacle. Un délire de formes et de sensations, mais strictement conçu et contrôlé. Les ingénieurs et les producteurs des firmes qui composent les spectacles laser ou digitaux ont très vite compris que les “portes de la perception” s’ouvrent bien plus largement sur des Montagnes Russes, à trois cent cinquante mètres du sol, bombardées de hard-rock et d’effets pyrotechniques à couper le souffle, qu’avec une simple prise de mescaline ou de LSD.

08
oct
07

“Expertise scientifique” ?

Il y a un paradoxe de l’expertise scientifique. Une science qui mérite son nom se structure sur le mode de l’après-demain ; toute proposition qui y est avancée ne vaut que par la proposition, encore inconnue, qui sera formulée non pas demain, comme une conséquence, mais après demain, comme ce qui troublera les conséquences. Cette structure à la fois logique et temporelle fonde ce qu’on appelle la recherche. La recherche n’est pas faite pour confirmer et continuer, elle est faite pour infirmer et rompre.

L’expertise, elle, fonctionne sur le mode de l’avant-hier. Elle répond à une demande venue des décideurs: “dites-moi ce qu’il en est aujourd’hui, dites-moi ce que je dois savoir, ni trop ni trop peu, sur l’état des choses”. La réponse, pour être utilisable, doit être certaine. Or, il n’y a de certain que le passé. Conséquence: toute expertise qui se présente comme scientifique est au mieux scientifiquement dépassée, toujours déjà dépassée; au pire, elle est hors-science, toujours déjà antiscientifique.

06
oct
07

l’idéologie de l’évaluation

Sous l’invocation du mot d’ordre “évaluation” [...] se rassemblent des forces multiples et nombreuses. Agences de notation sociale, évaluant les entreprises au regard de la qualité du dialogue qui s’y déroule; officines proposant leurs services aux Directions des Ressources Humaines, pour les aider à évaluer les employés (entendons: déceler ceux dont il faut se débarrasser) ; méditations socio-politiques dont la conclustion se laisse résumer, sans injustice, par la reprise en ritournelle: “une seule solution, l’évaluation.” La moindre recherche sur Internet laisse apparaître en un instant des centaines de réseaux. [...] on apprend que l’Église d’Angleterre s’est mis en tête d’évaluer les prêtres chargés d’une paroisse ; question : un prêtre anglican doit-il être évalué sur la pureté de sa doctrine ou sur le nombre de personnes qui sont présentes aux offices ? On ne saurait parler plus crûment.

 

Au vrai le même type de question ne cesse d’être posé en France à propos de l’école ; depuis plus d’un demi-siècle, les experts en pédagogie (en sociologie, en science politique, etc.) ont suggéré aux décideurs une recette propre à domestiquer ceux qui savent: les évaluer, continuellement, non pas en fonction de ce qu’ils savent, mais en fonction de ce que nul ne sait et ne peut savoir, et notamment pas les décideurs. Comme autrefois dans l’agriculture soviétique, les objectifs sont si obscurs et si confus que personne ne pourra jamais les définir, pas même ceux qui les fixent. L’important n’est d’ailleurs pas qu’ils soient définis, mais qu’ils soient impératifs, contradictoires et, de préférence, humiliants. Modernisation, non sans conservation du patrimoine culturel, égalité des chances, non sans promotion des meilleurs, lieux de vie, non sans apprentissage de la discipline, les expressions varient et se renversent, mais il n’y a jamais qu’un objectif, la domestication généralisée.

 

Des descriptions semblables vaudraient de bien d’autres lieux sociaux. Hôpitaux, prison, théâtres, musées, la liste ne se clôt pas. En vérité, l’idéologie de l’évaluation sert à tout, à condition de n’en pas sortir. Elle sert aussi fidèlement les tenants les plus inflexibles du libéralisme économique que les tendres âmes humanistes, rêvant d’éthique et de juste répartition; elle peut maintenir les privilèges acquis comme elle peut préparer les réformes les plus imprudentes.

 

On annonce bien haut qu’on évaluera des professions, mais le but poursuivi est tout autre. Il s’agit d’évaluer tout un chacun. Evaluer les êtres parlants, en masse et en détail, les évaluer corps et âme, cela s’appelle un contrôle.

03
sept
07

Le capitalisme n’est pas un système

Le capitalisme n’est pas un système: il n’est tel que dans les théories qui en font la critique et qui lui prêtent une unité qui leur appartient en réalité à elles seules, en tant que théories globalisantes. En lui prêtant ce qu’il n’a pas, c’est-à-dire une unité a-problématique, elles contribuent à le renforcer. Il n’est pas non plus la cause objective des événements qui ont lieu, en phase avec lui ou contre lui. Il peut être décrit comme une logique systémique dont l’effet d’unité procède de la mise en résonance d’éléments disparates (monétaires, militaires, “culturels”, etc.) Mais il n’est pas un système parce qu’il ne serait rien sans les décisions de ceux qui en font exister la logique. Le type d’unité qui en fait la cohérence n’a rien à voir avec un donné descriptible. C’est une unité politique comme telle foncièrement problématique. elle n’a jamais la stabilité d’un donné; elle dépend des instances décisionnelles, éminentes et secondaires, ramifiées, qui la font exister.

Plus encore, c’est une politique déniée – et les remarques de Marx relatives au besoin qu’ont les défenseurs du capitalisme de le “naturaliser” demeurent audibles, quoique les procédés de naturalisation aient changé. Le capitalisme cherche à évaporer la consistance de la politique qu’il est. Lui restituer cette consistance ne peut dès lors être que le fait de ce qui s’en déclare ennemi.

31
août
07

Métropole

Qu’on ne nous parle plus de “la ville” et de “la campagne”, et moins encore de leur antique opposition. Ce qui s’étend autour de nous n’y ressemble ni de près ni de loin : c’est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés : la métropole. Il y a bien eu la ville antique, la ville médiévale ou la ville moderne ; il n’y a pas de ville métropolitaine. La métropole veut la synthèse de toute le territoire. Tout y cohabite, pas tant géographiquement que par le maillage de ses réseaux.

         C’est justement parce qu’elle achève de disparaître que la ville est maintenant fétichisée, comme Histoire. Les manufactures lilloises deviennent des salles de spectacle, le centre bétonné du Havre est patrimoine de l’Unesco. À Pékin, les hutongs qui entourent la Cité interdite sont détruites, et l’on en reconstruit de fausses, un peu plus loin, à l’attention des curieux. À Troyes, on colle des façades à colombage sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris. Les centres historiques, longtemps sièges de la sédition, trouvent sagement leur place dans l’organigramme de la métropole. Ils y sont dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire. Ils sont les îlots de la féerie marchande, que l’on maintient par la foire et l’esthétique, par la force aussi. La mièvrerie étouffante des marchés de Noël se paye par toujours plus de vigiles et de patrouilles de municipaux. Le contrôle s’intègre à merveille au paysage de la marchandise, montrant à qui veut bien la voir sa face autoritaire. L’époque est au mélange, mélange de musiquettes, de matraques télescopiques et de barbe à papa. Ce que ça suppose de surveillance policière, l’enchantement !

31
août
07

Réseau

Terrain d’excursions balisés, les jungles, les déserts et les montagnes ont cessé d’être des terra incognitae : la frontière du monde connu passe désormais aux portes des villes. Les mégalopoles s’indifférencient sur leurs marges, et les zones blanches sont les avant-postes de cette transformation, les points par où Paris, Lagos et Rio communiquent comme les bassins d’une écluse. Un double mouvement rapproche les grands centres urbains : à l’internationale, grossièrement mise en scène, des sièges sociaux et des salons VIP répond celle des terrains vagues et des bidonvilles, zones poreuses, reliées entre elles par un réseau de correspondances fines comme des vaisseaux capillaires et qui peuvent permettre de voyager sans bouger.

30
août
07

Paysage urbain

Le réseau serré des vieux docks de Londres est régulièrement crevé par les lots de bureaux en construction. Devant moi, les piliers d’un ouvrage, enchâssés dans un réseau d’échafaudages métalliques recouverts d’une toile aux mailles fines, pour isoler la poussière. Le vent anime cette congère mousseuse de légères oscillations. Sur le trottoir luisant qui rougeoie sous les lampadaires, la neige sale comme des paquets de graisse sur le dos d’un poisson dépecé.

18
août
07

Serviteurs et rebelles

Des intelligences vivantes, les unes se dépensent à servir la machine, les autres à la construire, les autres à prévoir ou à préparer une plus puissante ; enfin, une dernière catégorie d’esprits se consume à essayer d’échapper à la domination de la machine. Ces intelligences rebelles sentent avec horreur se substituer à ce tout complet et autonome qu’était l’âme des anciens hommes je ne sais quel daimôn inférieur qui ne veut que collaborer, s’agglomérer, trouver son apaisement dans la dépendance, son bonheur dans un système fermé qui se fermera d’autant mieux sur soi-même qu’il sera plus exactement créé par l’homme pour l’homme. Mais c’est une définition nouvelle de l’homme.

18
août
07

Barrières

Il n’y a pas besoin de science-fiction pour concevoir un mécanisme de contrôle qui donne à chaque instant la position d’un élément en milieu ouvert, animal dans une réserve, homme dans une entreprise (collier électronique). Félix Guattari imaginait une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue, son quartier, grâce à sa carte électronique (dividuelle) qui faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la carte pouvait être recrachée tel jour, ou entre telles heures ; ce qui compte n’est pas la barrière, mais l’ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle.

18
août
07

Définitions

La machine, – c’est-à-dire le monde occidental, – ne pouvait qu’elle ne s’en prît quelque jour à ces hommes indéfinis, – parfois incommensurables, – qu’elle trouvait en elle-même.

Nous assistons donc à l’attaque de la masse indéfinissable par la volonté ou la nécessité de définition. Lois fiscales, lois économiques, règlementation du travail, et surtout modifications profondes de la technique générale, tout s’emploie à dénombrer, à assimiler, à niveler, à encadrer, à ordonner cette population interne d’indéfinissables et d’isolés par nature, qui constitue une partie des intellectuels, – l’autre partie, plus aisément absorbable, devant être, d’ailleurs, redéfinie et reclassée.

18
août
07

Troisième espèce

Il est facile de faire correspondre à chaque société des types de machines, non pas que les machines soient déterminantes, mais parce qu’elles expriment les formes sociales capables de leur donner naissance et de s’en servir. Les vieilles sociétés de souveraineté maniaient des machines simples, leviers, poulies, horloges ; mais les sociétés disciplinaires récentes avaient pour équipement des machines énergétiques, avec le danger passif de l’entropie, et le danger actif du sabotage ; les sociétés de contrôle opèrent par machines de troisième espèce, machines informatiques et ordinateurs dont le danger passif est le brouillage, et l’actif, le piratage et l’introduction de virus. Ce n’est pas une évolution technologique sans être plus profondément une mutation du capitalisme. C’est une mutation déjà bien connue qui peut se résumer ainsi : le capitalisme du XIXè siècle est à concentration, pour la production, et de propriété. Il érige donc l’usine en milieu d’enfermement, le capitaliste étant propriétaire des moyens de production, mais aussi éventuellement propriétaire d’autres milieux conçus par analogie (la maison familiale de l’ouvrier, l’école). Quant au marché, il est conquis tantôt par spécialisation, tantôt par colonisation, tantôt par abaissement des coûts de production.

Mais, dans la situation actuelle, le capitalisme n’est plus pour la production, qu’il relègue souvent dans la périphérie du tiers monde, même sous les formes complexes du textile, de la métallurgie ou du pétrole. C’est un capitalisme de surproduction. Il n’achète plus des matières premières et ne vend plus des produits tout faits : il achète les produits tout faits, ou monte des pièces détachées. Ce qu’il veut vendre, c’est des services, et ce qu’il veut acheter, ce sont des actions. Ce n’est plus un capitalisme pour la production, mais pour le produit, c’est-à-dire pour la vente ou pour le marché. Aussi est-il essentiellement dispersif, et l’usine a cédé la place à l’entreprise. La famille, l’école, l’armée, l’usine ne sont plus des milieux analogiques distincts qui convergent vers un propriétaire, État ou puissance privée, mais les figures chiffrées, déformables et transformables, d’une même entreprise qui n’a plus que des gestionnaires. Même l’art a quitté les milieux clos pour entrer dans les circuits ouverts de la banque. Les conquêtes de marché se font par prise de contrôle et non plus par formation de discipline, par fixation des cours plus encore que par abaissement des coûts, par transformation de produit plus que par spécialisation de production. La corruption y gagne une nouvelle puissance. Le service de vente est devenu le centre ou l’« âme » de l’entreprise. On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde. Le marketing est maintenant l’instrument du contrôle social, et forme la race impudente de nos maîtres.

18
août
07

Empire mécanique

Notre civilisation prend, ou tend à prendre, la structure et les qualités d’une machine. La machine ne souffre pas que son empire ne soit pas universel, et que des êtres subsistent, étrangers à son acte, extérieurs à tout fonctionnement. Elle ne peut, d’autre part, s’accommoder d’existences indéterminées dans sa sphère d’action. Son exactitude qui lui est essentielle, ne peut tolérer le vague ni le caprice social; sa bonne marche est incompatible avec les situations irrégulières. Elle ne peut admettre que personne demeure, de qui le rôle et les conditions d’existence ne soient précisément définis. Elle tend à éliminer les individus imprécis à son point de vue, et à reclasser les autres, sans égards au passé – ni même à l’avenir de l’espèce.

18
août
07

De la taupe au serpent

Le langage numérique du contrôle est fait de chiffres, qui marquent l’accès à l’information, ou le rejet. On ne se trouve plus devant le couple masse-individu. Les individus sont devenus des « dividuels », et les masses, des échantillons, des données, des marchés ou des « banques ». C’est peut-être l’argent qui exprime le mieux la distinction des deux sociétés, puisque la discipline s’est toujours rapportée à des monnaies moulées qui renfermaient de l’or comme nombre étalon, tandis que le contrôle renvoie à des échanges flottants, modulations qui font intervenir comme chiffre un pourcentage de différentes monnaies échantillons. La vieille taupe monétaire est l’animal des milieux d’enfermement, mais le serpent est celui des sociétés de contrôle. Nous sommes passés d’un animal à l’autre, de la taupe au serpent, dans le régime où nous vivons, mais aussi dans notre manière de vivre et nos rapports avec autrui. L ‘homme des disciplines était un producteur discontinu d’énergie, mais l’homme du contrôle est plutôt ondulatoire, mis en orbite, sur faisceau continu. Partout le surf a déjà remplacé les vieux sports.