Ni musicien, ni artiste, ce genre de choses. Beaucoup mieux que ça, beaucoup plus singulier, précieux, historique, populaire : un corps. Pour qui l’admirait Mick fut d’abord une surface parcourue de vibrations électriques, et sur quoi pendant dix ans vint se poser l’humeur de l’époque, ses fantaisies faites couleurs, ses audaces faites cuirs, sa désinvolture faite cheveux, ses ambiguïtés faites maquillage. S’il eut mille visages, porta mille capes, brilla de mille feux différents, c’est que le temps fut une cabine d’essayage géante. Décennie la plus transformiste du siècle, y compris en incluant les trois suivantes. Notre temps est certes quantativement plus mobile et multiple, mais pendant les années soixante chaque modulation du corps apparent est une conquête, se gagne de haute lutte, parachève une avancée consistante. Nos villes postmodernes sont des mutantes permanentes et autrement bigarrées que celles du vivant de Mick, mais peu de leurs vibrations engagent ceux qu’elles traversent. Les tendances successives ou simultanées ne sont ambassadrice que d’elles-mêmes. Des fins en soi. La fantaisie est générale, rigolote, libératrice, tourne à vide. Repus de cette licence tout nous glisse dessus, entre par une oreille et sort par une autre. En 60 et suivantes, chaque centimètre de cheveu en plus est un pas sur la Lune.
Archive pour novembre 2007
Définir le “fun” ?
Avec un sentiment dépourvu de toute honte, le fun ce mot quasi indéfinissable, associe exagération hystérique et mollesse affective. Telle couleur d’un capot de voiture est fun, telle mimique du robot clown du Circus Circus est fun, telle blague du croupier du Stardust est fun. Mais il est très difficile d’expliquer en soi ce qu’est le fun. Par fun, l’américain entend peut-etre une sorte de sensation bizarre mais relativement commune où alternent une exaltation soudaine et une passivité qui ne porte pas à conséquence. Ce n’est pas en tout cas le simple amusement, passager et léger, car le fun exige en vérité un investissement total de la personne qui, pourtant, ne lui laisse aucun souvenir.
Une sorte de zigzag
Les grands philosophes sont aussi de grands stylistes. Le style en philosophie, c’est le mouvement du concept. Bien sûr, celui-ci n’existe pas hors des phrases, mais les phrases n’ont pas d’autre objet que de lui donner vie, une vie indépendante. Le style, c’est une mise en variation de la langue, une modulation, et une tension de tout le langage vers un dehors. En philosophie, c’est comme dans un roman : on doit se demander “qu’est-ce qui va arriver ?”, “qu’est-ce qui s’est passé ?”. Seulement, les personnages sont des concepts, et les milieux, les paysages sont des espaces-temps. On écrit toujours pour donner de la vie, pour libérer la vie là où elle est emprisonnée, pour tracer des lignes de fuite. Pour cela, il faut que le langage ne soit pas un système homogène, mais un déséquilibre, toujours hétérogène : le style y creuse des différences de potentiels entre lesquelles quelque chose peut passer, se passer, un éclair surgir qui va sortir du langage même, et nous faire voir et penser ce qui restait dans l’ombre autour des mots, ces entités dont on soupçonnait à peine l’existence. Deux choses s’opposent au style : une langue homogène, ou au contraire quand l’hétérogénéité est si grande qu’elle devient indifférence, gratuité, et que rien de précis ne passe entre les pôles. Entre une principale et une subordonnée, il doit y avoir une tension, une sorte de zigzag, même et surtout quand la phrase a l’air toute droite. Il y a un style lorsque les mots produisent un éclair qui va des uns aux autres, même très éloignés.
Cicatrices
Tout reprendre à zéro. From the very beginning. Non pas faire table rase mais revenir aux fondamentaux. Dix ans qu’il a les cheveux noir corbeau alors que ça ne trompe personne – ne serait-ce qu’un jour de plus ce serait un jour de trop, désormais, Les années 80 il les a passées en costard, sur des pochettes de disques à vous donner la gerbe, un noeud pap’ et un smoking comme Sinatra ou Paul Anka – c’est-à-dire abonnés aux galas donnés sur des paquebots, croisières et toute la foire, des chanteurs qui sont comme des micros de promotions dans les supermarchés, ou des crooners pour Las Vegas, obligés de chanter trois chansons en costume de cow-boy – c’est dans le contrat. La mafia et la chirurgie esthétique en moins, comme si les deux étaient liées, on n’aurait pas l’une sans l’autre. Je ne lui dirai pas “se redéguiser en cow-boy” mais “revenir aux fondamentaux”. Redescendre dans la soute à charbon – “Arrête les cheveux teints je vais lui dire, ces reflets corbeau à plus de soixante ans… On revient aux bagarres, aux femmes qui pleurent et qu’on laisse pleurer. A ton visage couvert de cicatrices profondes comme une ride de ride. Va chercher la poussière qu’est dedans, Johnny – parce que t’as quel âge ? Soixante, soixante-cinq ans ? T’es né en 1932 ? ça fait soixante-trois ans. Premier disque en 55 ? Tu dis “six mois après celui d’Elvis” ? J’m'en fous, je ne te poserai pas de questions sur Elvis. 1995-1955 = 40 ans de musique…”
La loi de l’expérience
Pour tous les promoteurs de jeux et d’attractions de Las Vegas, il s’agit donc à présent de suivre une unique loi: proposer aux visiteurs de suivre une unique loi : proposer aux visiteurs et aux touristes des expériences. Il ne convient plus simplement d’assister à un spectacle, voire d’y participer, mais d’en faire l’expérience, de devenir soi-même in toto le spectacle, metteur en scène de son propre divertissement. Du moindre repas dans un restaurant à thème à une plongée dans un sous-marin atomique, en passant par la possibilité de jouer, pour un soir et pour cent dollars, un bout de rôle dans sa série télévisée favorite (en l’occurrence Star Trek, au dernier étage de la Stratosphere Tower) tout n’est qu’experiment, tout doit être prétexte à un événement inoubliable. Considérant sans doute l’âme des clients comme une tabula rasa, laes créateurs de Las Vegas ont décidé de la soumettre à une guerre totale faite d’impressions violentes et de surprises sans limite. Toutefois la Blitzkrieg du spectacle doit toujours rester fun.
Xénia est nue
Xénia est complètement nue. Les invités sont désormais dos à la mer alors que continue le feu d’artifice, sans plus de spectateurs. Xénia montée sur la table basse, presque seule au milieu du salon. Xénia complètement nue, son corps de femme qui a quarante ans, ou quarante-cinq, mère de deux enfants, elle a un petit ventre, sur laquelle des hommes passent tous les soirs, certains sont brutaux, d’autres sont timides, les bras maigres, les aréoles noires, et le téton mâchonné par des mâchoires sans dents il y a sept ou huit années, des gencives suçant la vie qui était en elle en abondance, tourne lentement comme une danseuse mécanique émerveillée de tourner, regarde ses pieds ou ce qu’elle peut voir comme cela de son corps, ses fesses belles qui tombent un peu où je voudrais m’enfoncer, les cheveux noirs de Xénia sa timidité et le silence de tout le monde alors qu’ils en ont soupé disent-ils, de ces corps nus, et ne serait-ce que ce soir d’ailleurs ? N’est-ce pas ? Xénia non plus ne sait pas pourquoi, ce qu’elle fout nue dans une soirée comme celle-ci elle qui est pute dans la vraie vie, pourquoi elle a voulu qu’on la voie nue, qui ne fait rien que tourner lentement sur elle-même les bras qui montent au ciel, et ils ne savent pas non plus pourquoi regarder alors qu’il ne se passe rien mais ils regardent, les yeux réveillés, agrandis, son corps magnifique, plus nu que tous les corps nus c’est l’impression sinon le désir ne circulerait pas comme ça, palpable, agaçant, et les bouteilles partout, les feuilles de menthe que chacun mâche comme la coca des Andes.
Qu’est-ce qu’un chanteur – de rock ? Qu’est-ce qu’un chanteur de rock ? Qu’est-ce qu’un type qui seulement chante, que n’occupent ni guitare, ni basse, ni biniou ? C’est le premier récepteur de la musique jouée par son band. Avant même le public il est là qui la reçoit en première ligne, aux avant-postes, et aussitôt la rend, la passe au travers lui et la recrache. L’émet aussitôt que reçue, la reçoit aussitôt qu’émise, karaoké instantané. L’émet puis elle lui revient médiée par la foule. Tout cela sur scène, quand vient le soir. La scène est l’épicentre de la grande interactivité démocratique dont Mick est pendant dix ans le maître de cérémonie.
Un chanteur de rock sans instrument est l’incarnation instantanée de la musique, et donc c’est un danseur, qu’il le veuille ou non, maladroit ou non, un danseur désigné par la baguette magique du son émis derrière par ses amis.
Dérive électrique
Petit à petit, la techno-démocratie végasienne du fun a mis au point sa drogue dure mais inoffensive qui, agissant directement sur les nerfs par stimulation électro-visuelle, panse les blessures sociales de manière plus profonde que n’importe quel autre stupéfiant. Les nouveaux parcs d’attraction comme les hôtels-casinos ont modifié la quête de la génération du flower-power d’une extase corporelle qui sort de l’ordinaire, d’une ouverture communautaire à une nouvelle sorte d’expérience holiste, d’un moment unique qui donnerait sens au reste de notre vie, en une dérive électrique qui doit conduire le spectateur à une forme irréversible de choc sensoriel. Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l’artifice. Avec force jeux et publicités, elle a fait de la transcendance du banal un commerce, du prodigieux un négoce. Cette force hallucinatoire de Las Vegas est telle que les néo-hippies, qui parodient aujourd’hui la contre-culture des sixties et se donnent rendez-vous chaque été dans le nord du désert du Nevada pour une fête orgiaque, “l’homme en feu”, reproduisent sans le savoir, en les détournant, les règles du parc d’attractions et des casinos à thème. Contredire, c’est encore imiter.
Art et commerce
C’est qu’il y tient à cette chanson. Et pourquoi y tient-il tant ? Parce qu’il pressent un chef-d’œuvre et veut se hisser au sommet de l’art ? Parce qu’il pressent un tube et veut se hisser au sommet lucratif des charts ? Artiste ou cochon de commerçant ? Musique ou business ?
Les deux, indissociablement.
Le champ du rock anglais des années soixante ressemble à ce que fut peut-être Hollywood à son âge classique. Une sorte d’utopie communiste libérale où les intérêts économiques et artistiques avancent main dans la main, où talent et commerce s’entre-alimentent, où l’impératif de plaire est gage de qualité, où la concurrence est course à l’excellence. Où les plus forts sont les plus vendeurs, et les plus vendeurs les plus forts. Equilibre miraculeux, fragile, précaire fil tendu sur quoi se tient souverain le funambule Mick.
Divertissement
Si l’on se plaît au jeu de la comparaison des générations, on peut alors affirmer que les parcs d’attractions avec leur orgie technologique et leur myriade de divertissements fantaisistes ont réussi là où les principes de vie des hippies et des contestataires des années soixante ont, à l’échelle d’une communauté tout entière, échoué. Au demeurant, l’expérience de Las Vegas, et son test du néon, a obtenu un franc succès bien au-delà des expériences psychédéliques des Merry Pranksters de Ken Kesey. Et, quantitativement parlant, elle est bien plus efficace que toute tentative d’hallucination fournie par des moyens artificiels. Si, dans Fear and Loathing Las Vegas, avec une intuition géniale, Hunter Thompson a tenu à marquer le moment historique dela fin de l’ère hippie du flower power lors d’une virée aléatoire dans la cité du jeu, c’est jutement parce que Las Vegas, grâce à son décorum factice, libère une puissance hallucinogène assurément plus forte que n’importe quelle drogue concoctée par Timothy Leary. [...] En vertu de son délire visuel et urbain, de sa continuelle drogue électrochimique, Las Vegas rend à dire vrai tout à fait ridicule, par sa pauvreté sensorielle, l’ingurgitation de stupéfiants. Elle fait des camés des sixties de pâles imitations, encore trop cérébrales, du client avachi devant la machine à sous d’un casino à thèmes.
Comme pour contrer inconsciemment sur son propre terrain le mouvement de contestation des années soixante, porteur d’une éthique de l’irréalité, la société américaine a recyclé ce désir d’un dérèglement absolu des sens mais elle lui a donné une valeur hygiénique et sociale : le divertissement.
Plots and death
Plots carry their own logic. There is a tendency of plots to move toward death. He believed that the idea of death is woven into the nature of every plot. A narrative plot no less than a conspiracy of armed men. The tighter the plot of a story, the more likely it will come to death. A plot in fiction, he believed, is the way we localize the force of the death outside the book, play it off, contain it. The ancients staged mock battles to parallel the tempests in nature and reduce their fear of gods who warred across the sky. He worried about the deathward logic of his plot. He’d already made it clear that he wanted the shooters to hit a Secret Service man, wound him superficially. But it wasn’t a misdirected round, an accidental killing, that made him afraid. There was something more insidious. He had a foreboding that the plot would move to a limit, develop a logical end.
Fun addicts
Désormais, toute l’Amérique se shoote sans crainte ni remords au fun, s’injecte allègrement dans les veines de grandes rasades d’attractions visuelles avec des seringues stérilisées qui ont la forme de lunettes spéciales pour voir en trois dimensions ou d’écouteurs sétérophoniques pour enter en contact multisensoriel avec les baleines blanches. L’expérience des limites dans les limites de l’expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l’industrie du spectacle. Un délire de formes et de sensations, mais strictement conçu et contrôlé. Les ingénieurs et les producteurs des firmes qui composent les spectacles laser ou digitaux ont très vite compris que les “portes de la perception” s’ouvrent bien plus largement sur des Montagnes Russes, à trois cent cinquante mètres du sol, bombardées de hard-rock et d’effets pyrotechniques à couper le souffle, qu’avec une simple prise de mescaline ou de LSD.
His name
Marguerite felt a weakness in her legs. The wind made the canopy snap. She felt hollow in her body and heart. But even as they led her from the grave she heard the name Lee Harvey Oswald spoken by two boys standing fifty feet away, here to grab some clods of souvenir earth. Lee Harvey Oswald. Saying it like a secret they’d keep forever. She saw the first dusty car drive off, just silhouetted heads in windows. She walked with the policemen up to the second car, where the funeral director stood under a black umbrella, holding open the door. Lee Harvey Oswald. No matter what happened, how hard they schemed against her, this was the one thing they could not take away—the true and lasting power of his name. It belonged to her now, and to history.
Rêve
On peut bien se moquer de l’Américain moyen, le traiter de grand enfant ou de sombre inculte, mais on ne peut lui ôter ce que tous les philosophes politiques continentaux espèrent à mot couvert des populations silencieuses auxquelles ils adressent leurs ouvrages de réforme sociale: tout sacrifier à son rêve, si misérable soit-il. L’utopie collective des États-unis se manifeste pour ainsi dire dans la somme des utopies personnelles dont la projection spatiale se situe au coeur du désert du Nevada.
Letteratura e filosofia
Il rapporto tra letteratura e filosofia è una lotta. Lo sguardo dei filosofi attraversa l’opacità del mondo, ne cancella lo spessore carnoso, riduce la varietà dell’esistente a una ragnatela di relazioni tra concetti gnerali, fissa le regole per cui un numero finito di pedine muovendosi su una scacchiera esaurisce un numero forse infinito di combinazioni. Arrivano gli scrittori e agli astratti pezzi degli scacchi sostituiscono re regine cavalli torri con un nome, una forma determinata, un insieme d’attributi reali o equini, al posto della scacchiera distendono campi di battaglia polverosi o mari in burrasca; ecco le regole del gioco buttate all’aria, ecco un ordine diverso da quello dei filosofi che si lascia a poco a poco scoprire. Ossia: chi scopre queste nuove regole del gioco sono nuovamente i filosofi, tornati alla riscossa a dimostrare che l’operazione compiuta dagli scrittori è riducibile a una operazione delle loro, che le torri et gli alfieri determinati non erano che concetti generali travestiti.
Cosi continua la disputa, ognuna delle due parti sicura d’aver compiuto un passo avanti nella conquista delle verità o almeno di una verità, e nello stesso tempo consapevole che la materia prima delle proprie costruzioni è la stessa di quella dell’altra: parole.