Il y a un paradoxe de l’expertise scientifique. Une science qui mérite son nom se structure sur le mode de l’après-demain ; toute proposition qui y est avancée ne vaut que par la proposition, encore inconnue, qui sera formulée non pas demain, comme une conséquence, mais après demain, comme ce qui troublera les conséquences. Cette structure à la fois logique et temporelle fonde ce qu’on appelle la recherche. La recherche n’est pas faite pour confirmer et continuer, elle est faite pour infirmer et rompre.
L’expertise, elle, fonctionne sur le mode de l’avant-hier. Elle répond à une demande venue des décideurs: “dites-moi ce qu’il en est aujourd’hui, dites-moi ce que je dois savoir, ni trop ni trop peu, sur l’état des choses”. La réponse, pour être utilisable, doit être certaine. Or, il n’y a de certain que le passé. Conséquence: toute expertise qui se présente comme scientifique est au mieux scientifiquement dépassée, toujours déjà dépassée; au pire, elle est hors-science, toujours déjà antiscientifique.
Source : Jean-Claude Milner, La Politique des choses, Paris, Navarin, 2005, p.38.