Venise, quand je vous vis, un quart de siècle écoulé, vous étiez sous l’empire du grand homme, votre oppresseur et le mien ; une île attendait sa tombe ; une île est la vôtre : vous dormez l’un et l’autre immortels dans vos Sainte-Hélène. Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s’évanouissent, à mesure que vos palais s’écroulent ; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines ; votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent aussi sensible que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; je rêve encore mille chimères. L’énergie de ma nature s’est resserrée au fond de mon coeur ; les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? Quelle rosée descendra sur moi ? quelle brise émanée des fleurs, me pénètrera de sa tiède haleine ? le vent qui souffle sur une tête à demi-dépouillée, ne vient d’aucun rivage heureux !
Archive pour octobre 2007
Rêverie au Lido
“Expertise scientifique” ?
Il y a un paradoxe de l’expertise scientifique. Une science qui mérite son nom se structure sur le mode de l’après-demain ; toute proposition qui y est avancée ne vaut que par la proposition, encore inconnue, qui sera formulée non pas demain, comme une conséquence, mais après demain, comme ce qui troublera les conséquences. Cette structure à la fois logique et temporelle fonde ce qu’on appelle la recherche. La recherche n’est pas faite pour confirmer et continuer, elle est faite pour infirmer et rompre.
L’expertise, elle, fonctionne sur le mode de l’avant-hier. Elle répond à une demande venue des décideurs: “dites-moi ce qu’il en est aujourd’hui, dites-moi ce que je dois savoir, ni trop ni trop peu, sur l’état des choses”. La réponse, pour être utilisable, doit être certaine. Or, il n’y a de certain que le passé. Conséquence: toute expertise qui se présente comme scientifique est au mieux scientifiquement dépassée, toujours déjà dépassée; au pire, elle est hors-science, toujours déjà antiscientifique.
Deux corps dans le noir
L’obscurité m’avait rendu plus attentif aux sensations, les quatre sens restants étaient devenus voyants dans la nuit que tu imposais. Chaque centimètre carré de peau avait des mains, avait des yeux en propre. Si souvent qu’à la fin je l’ai connu par cœur, dans ses moindres plis sans jamais l’avoir vu nu, ses couleurs et ses zones d’ombre, les odeurs de ton corps, les plus entêtantes et les plus discrètes, leurs variations à travers les saisons et en fonction des hormontes, je connus tout ce qu’il sécrète par cœur. Mais en ayant le nez et la bouche collés au motif, tu n’étais pour moi qu’assauts de taches, de masses, de sons et de parfums. J’étais ivre: des confettis larges comme des nénuphars de couleur chair étaient éparpillés, qui flottaient sans attache entre nous. Les sens ne me donnaient ton corps que morcelé.
l’idéologie de l’évaluation
Sous l’invocation du mot d’ordre “évaluation” [...] se rassemblent des forces multiples et nombreuses. Agences de notation sociale, évaluant les entreprises au regard de la qualité du dialogue qui s’y déroule; officines proposant leurs services aux Directions des Ressources Humaines, pour les aider à évaluer les employés (entendons: déceler ceux dont il faut se débarrasser) ; méditations socio-politiques dont la conclustion se laisse résumer, sans injustice, par la reprise en ritournelle: “une seule solution, l’évaluation.” La moindre recherche sur Internet laisse apparaître en un instant des centaines de réseaux. [...] on apprend que l’Église d’Angleterre s’est mis en tête d’évaluer les prêtres chargés d’une paroisse ; question : un prêtre anglican doit-il être évalué sur la pureté de sa doctrine ou sur le nombre de personnes qui sont présentes aux offices ? On ne saurait parler plus crûment.
Au vrai le même type de question ne cesse d’être posé en France à propos de l’école ; depuis plus d’un demi-siècle, les experts en pédagogie (en sociologie, en science politique, etc.) ont suggéré aux décideurs une recette propre à domestiquer ceux qui savent: les évaluer, continuellement, non pas en fonction de ce qu’ils savent, mais en fonction de ce que nul ne sait et ne peut savoir, et notamment pas les décideurs. Comme autrefois dans l’agriculture soviétique, les objectifs sont si obscurs et si confus que personne ne pourra jamais les définir, pas même ceux qui les fixent. L’important n’est d’ailleurs pas qu’ils soient définis, mais qu’ils soient impératifs, contradictoires et, de préférence, humiliants. Modernisation, non sans conservation du patrimoine culturel, égalité des chances, non sans promotion des meilleurs, lieux de vie, non sans apprentissage de la discipline, les expressions varient et se renversent, mais il n’y a jamais qu’un objectif, la domestication généralisée.
Des descriptions semblables vaudraient de bien d’autres lieux sociaux. Hôpitaux, prison, théâtres, musées, la liste ne se clôt pas. En vérité, l’idéologie de l’évaluation sert à tout, à condition de n’en pas sortir. Elle sert aussi fidèlement les tenants les plus inflexibles du libéralisme économique que les tendres âmes humanistes, rêvant d’éthique et de juste répartition; elle peut maintenir les privilèges acquis comme elle peut préparer les réformes les plus imprudentes.
On annonce bien haut qu’on évaluera des professions, mais le but poursuivi est tout autre. Il s’agit d’évaluer tout un chacun. Evaluer les êtres parlants, en masse et en détail, les évaluer corps et âme, cela s’appelle un contrôle.
Villes-paquebots
Le monde, c’est ce mouvement incessant entrevu par les trous de la coque de nos capitales, désormais paquebots de croisière pour le troisième âge. Sur des centaines de kilomètres, ce sont des maisons à demi construites et déjà abandonnées, des bandes d’exclusion le long des frontières, des zones franches, des villes-entrepôts, des galeries commerciales et ces dalles de béton ceintes de hauts grillages où les zones de jeu peintes sur le sol sont depuis longtemps effacées. Ce sont les bâtiments flambants neufs de New Mumbai et Suzhou Industrial City, dont les façades brillent entre les fondrières et les tas de sable, et les resorts du sud de l’Espagne, vides six mois par an comme les colonie de Cisjordanie et les bases-vie des champs pétroliers de Hassi Messaoud.