Archive pour septembre 2007

26
sept
07

L’avenir de la fraternité passe par l’orphelinat

Qu’est-ce qu’être frères ? Comment le devenir ?

Frères, nous ne le sommes pas dans l’acception dite littérale, autrement dit “par le sang”. Ni de près (mêmes parents), ni de loin (de la même gens); pas même cousins éloignés. Il s’agit donc de devenir comme des frères. La fraternité consanguine sert de comparant. Pourquoi ?

Qu’y a-t-il de si remarquable dans cette fraternité, de si excellent et enviable, qu’il faille chercher à devenir pareils à des frères; comparables à des frères. [...] Si nous avions le même Dieu-Père, nous serions frères [...] – mais nous ne l’avons pas. [...] C’est donc probablement en nous découvrant orphelins d’un tel Dieu-Père, communément orphelins, que nous avons une chance de nous découvrir frères – pareils à des frères.

Pour la “fraternité” les frères doivent oublier le Père. L’avenir de la fraternité passe par l’orphelinat. Au lieu de la fable de la culpabilité partagée du meurtre du Père, et autres mythicailleries, qui paralyse les frères, les divise irréparablement (fuite de la horde, têtes basses, trahisons latérales, héritage dépecé, indivision impossible, accusations, vendettas, fratricides…), il faut s’appuyer plutôt sur l’expérience commune, la plus générale, celle de l’indépendance des enfants, de leur oubli, de leur non jalousie, de leur indifférence gaie, de leur multiplicité éparpillée, de leur haussement d’épaule à la “loi du Père”, de leur soulèvement…Le Père est mort ! Vivent les frères !
[…]

Et si Dieu est le Père des pères, le devenir orphelin dont je parle, déculpabilisé, sans peur et sans reproche, dit la vieille devise, sans faute originelle, c’est un devenir athée.

Le se-savoir orphelin est la condition de la fraternité annoncée.

Comment le devenir ? Humains parce que (quasi) frères ? Ou frères parce qu’humains ? Mortels, ennemis, frères sont les humains. Ennemi d’être frères mortels; frères d’être ennemis mortels; mortels d’être frères ennemis.

Frères adoptifs, donc, nous avons à le devenir. Frères d’adoption, parce que sans parents, les frères s’adoptent les uns les autres. Le secret est l’adoption – Qu’est-ce que l’adoption ?

18
sept
07

Le désir d’étonner

Le désir d’étonner, et d’être étonné est très légitime. It is a happiness to wonder, “c’est un bonheur d’être étonné”; mais aussi, it is a happiness to dream, “c’est un bonheur de rêver”. Toute la question, si vous exigez que je vous confère le titre d’artiste ou d’amateur des beaux-arts, est donc de savoir par quels procédés vous voulez créer ou sentir l’étonnement. Parce que le Beau est toujours étonnant, il serait absurde de supposer que ce qui est étonnant est toujours beau. Or notre public, qui est singulièrement impuissant à sentir le bonheur de la rêverie ou de l’admiration (signe des petites âmes), veut être étonné par des moyens étrangers à l’art, et ses artistes obéissants se conforment à son goût; ils veulent le frapper, le surprendre, le stupéfier par des stratagèmes indignes, parce qu’ils le savent incapable de s’extasier devant la tactique naturelle de l’art véritable.

18
sept
07

La “gauche” et les intellectuels

On était à plus d’un an du 21 avril 2002. La péripétie faisait encore sentir ses effets; la petite bourgeoisie intellectuelle avait cru à la gauche; depuis des décennies, la gauche était son parti, en tant justement qu’il n’était pas seulement le sien. Au soir d’une défaite et d’une défection, elle se découvrit sans parti.  Pire, elle dut bientôt se demander si elle en avait jamais eu. La gauche apparemment n’avait rien à faire d’elle. Les gouvernements de gauche n’avaient cessé de la maltraiter. Ils lui avaient exprimé leur mépris, la traitant comme un fumier, tout juste bon à fertiliser les terres porteuses des moissons futures (les banlieues, les campagnes, les start up, les chanteurs de variété, etc.). Ils lui avaient rendu la vie impossible, laissant aller à vau-l’eau tout ce qui compte pour elle – l’éducation, l’hôpital public, la lecture. Voilà qu’à l’heure de la défaite, elle était mise en accusation : tout était de la faute des intellectuels, qui croient tout savoir mieux que personne.

16
sept
07

Blank spaces & darkness

Now when I was a little chap I had a passion for maps. I would look for hours at South America, or Africa, or Australia, and lose myself in all the glories of exploration. At that time there were many blank spaces on the earth, and when I saw one that looked particularly inviting on a map (but they all look that) I would put my finger on it and say, `When I grow up I will go there.’ The North Pole was one of these places, I remember. Well, I haven’t been there yet, and shall not try now. The glamour’s off. Other places were scattered about the hemispheres. I have been in some of them, and . . . well, we won’t talk about that. But there was one yet–the biggest, the most blank, so to speak– that I had a hankering after. 

True, by this time it was not a blank space any more. It had got filled since my boyhood with rivers and lakes and names. It had ceased to be a blank space of delightful mystery– a white patch for a boy to dream gloriously over. It had become a place of darkness.

16
sept
07

Des phrases comme des poissons…

Les lieux vides et flous que j’explorais m’offraient le surplus d’inconnu que me refusait désormais la fiction, musique d’ambiance moulinée par la télévision et les magazines, pâte grise égalisant les surfaces, arrondissant les angles et bouchant les fissures. J’étais revenu au réel pour trouver du merveilleux, alors que c’est précisément cette quête qui m’en avait, à l’origine, éloigné. Mais le monde s’était, depuis, considérablement agrandi, et dès qu’on quittait les itinéraires balisés où il présentait sa face usuelle, acceptable, tout s’obscurcissait. C’était dans ces endroits où la réalité excéderait le texte que je voulais me tenir le plus longtemps possible, regardant les phrases gigoter en tous sens comme des poissons fraîchement capturés .

16
sept
07

Survie du fascisme

Le fait que le fascisme survive, qu’en dépit de tout ce qu’on a pu dire sur la nécessité de repenser le passé, on n’y soit pas parvenu jusqu’à présent, et que ce passé ait dégénéré au point de devenir sa caricature, froidement oublié et vidé de son sens, vient de ce que les conditions sociales objectives qui nourrirent le fascisme continuent d’exister. Il ne dérive pas pour l’essentiel de dispositions subjectives. L’ordre économique, et construite sur son modèle l’organisation économique, rendent la majorité des hommes dépendants de facteurs qui leur échappent, et l’empêchent d’accéder à la maturité. S’ils veulent vivre, ils n’ont d’autre ressource que de s’adapter et de se plier à la réalité donnée; ils sont contraints de tirer un trait sur cette subjectivité autonome à laquelle se réfère l’idée même de démocratie, et ne peuvent survivre que s’ils renoncent à être eux-mêmes. Pour voir clair dans ce contexte d’aveuglement, il leur faudrait faire cet effort douloureux d’une prise de conscience qu’empêche justement l’organisation de la vie, et entre autres, une industrie culturelle envahissante et omniprésente. La nécessité d’une telle adaptation, d’une identification avec la réalité donnée, avec le pouvoir en tant que tel, contient en puissance le totalitarisme.

14
sept
07

Une grosse faim d’altérité

L’exposé absolu c’est Mick, à l’extrême bord de la scène, haranguant l’affluence du bras libre de micro, n’ayant d’yeux que pour elle qui n’a d’yeux que pour lui, ils se regardent, se parlent, c’est entre eux que ça se passe, entre eux que passe le courant, et le son est le corps conducteur de ce va-et-vient. La foule a fait Mick et Mick a fait la foule, pendant dix ans Mick a inventé la foule qui a inventé Mick. [...] Le commerce entre Mick et la foule a produit l’époque et l’époque y prédisposait, profuse en corps de vingt ans, ouverte à toutes les suggestions, jambes écartées et toues couilles dehors. Le Désir était dans l’air, c’est-à-dire le contraire de la peur. Le Désir c’est avoir une grosse faim d’altérité. Ça circule, ça se parle, ça s’écoute, ça se caresse, ça se frotte, ça se heurte, ça se tamponne, ça se rentre dedans.

14
sept
07

L’homme ambulant

À l’homme des foules du 19e siècle, le passant rêveur ou fouineur des grandes villes (Londres, Paris, Berlin, etc.), dépeint par Poe et Baudelaire, décortiqué par Valéry et Benjamin, succède l’homme ambulant, errant sur les routes désertiques, le vagabond sans destination, ni passé, l’amnésique désorienté de Paris-Texas qui échoue dans un motel miteux aux confins du néant sans savoir d’où il vient ni où il va. Le nomade sans nomadisme, c’est-à-dire sans la connaissance de ce qu’il fait ni la justification a posteriori de ses actes. Celui qui ne connaît rien d’autre que l’irrémédiable nécessité de se laisser conduire par le bandeau jaune et continu des highways. Un être perdu dans la communauté et pour la communauté.

14
sept
07

Le train, la foule, et l’électricité

Il y avait la foule sur le quai, des chiens en laisse, des chiens errants, des jupes, des pantalons, des Anglais, des étrangers dont neuf Américains dont trois Noirs, et alors un train est passé qui ne s’arrêterait pas en gare, et le speaker a mis en garde comme il se doit, et personne ne l’a écouté, tous sont restés en bordure du quai, et quand le train est passé ils ont tout pris son énergie, tout pris sa fougue, tout inhalé l’air qu’il fendait et brûlait en le fendant. La foule ainsi s’est échauffée échauffée, a commencé à tourner sur elle-même, à fabriquer de l’électricité statique, et ce trop-plein d’énergie en elle s’est allé synthétiser en tornade puis exploser contre le mur, et il y a eu deux corps en plus, et la dernière lettre de l’un était l’initiale de l’autre. Mick et Keith étaient nés, de l’accouplement d’une foule et d’un train. De l’étincelle issue du frottement des gens contre la machine.

14
sept
07

Un kaléidoscope doué de conscience

La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau est celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. L’observateur est un prince qui jouit partout de son incognito. L’amateur de la vie fait du monde sa famille, comme l’amateur du beau sexe compose sa famille de toutes les beautés trouvées, trouvables et introuvables ; comme l’amateur de tableaux vit dans une société enchantée de rêves peints sur la toile. Ainsi l’amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d’électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représzente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. C’est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive.

10
sept
07

Science et pouvoir

“La” Science, c’est un régime de savoir, corollaire d’un certain régime de pouvoir. C’est le nom de l’opérateur à même d’organiser l’ordre du discours à partir d’épreuves de sélection et de normalisation, qui permettent des effets de hiérarchisation et de centralisation. La Science n’est pas seulement ce qui permet de disqualifier les savoirs “minoritaires”, auxquels est alors dénié le statut de savoirs, mais ce qui fait de cette disqualification le principe d’organisation du discours, en tant qu’elle permet d’y séparer ce qui peut se voir attribuer le titre de discours vrai et donc valable de ce qui est sans vérité, donc faux, irrationnel, ou bien secondaire, luxueux, “poétique”.

L’objectivisme est “la” Science, c’est-à-dire l’opération structurelle de mise en ordre du discours. Encore une fois : il ne se confond pas avec les méthodologies scientifiques. Il est la systématisation de leur invocation, et des effets d’hégémonie qui y sont attachés. A l’inverse, les savoirs qui ne sont pas ordonnés aux modèles objectivistes ne supposent pas une absence d’objet, mais seulement une approche réglée par d’autres modèles, et qui pourtant a bien à voir avec la vérité (par exemple celle des faits historiques, ou celle des opérations magiques.)

09
sept
07

Les oiseaux

Je lève les yeux, les envoie chercher au-dessus des branches, à la rencontre de l’essaim, de la bande, la colonie. Ils sont plusieurs centaines, plusieurs milliers à voler dans la plaine à l’aplomb de la rivière dans le couchant. Chaque soir je monte les observer en haut du champ et les retrouve qui virent, vrillent et vertigent, procédant par effondrements successifs quand ils dévient, se détachent et se disloquent avant de se relever et de resserrer les rangs et ça ressemble alors à une tornade, une colonne torse ou hélicoïdale qui s’évaserait vers le ciel, éclatée, avant qu’ils ne fondent à nouveau puis freinent et furètent, indécis, jusqu’à se figer. Inlassablement. Des heures durant la même mobilité. C’est comme de l’eau cet axe noir. Ça pourrait être un essaim de mouches ou bien d’abeilles – de tout ce qui est animé, rien sans doute n’est capable de tels effondrements, et de se reformer ainsi. Comme une feuille de papier tantôt dans l’épaisseur – et invisible alors -, tantôt rectangle blanc couvert de signes noirs.

09
sept
07

Nuage toxique

(Moi, je venais sur les friches non pas pour y vider mon sac mais, plus fondamentalement, parce que j’assimilais, dans les bouches, sur les écrans, le mot, la parole au déchet. Généré automatiquement, proliférant, le texte était ce nuage toxique qui nimbait les villes et noircissait les monuments et dont je souhaitais, confusément, étendre l’emprise jusqu’à obtenir un réel saturé de sens, irisé et lourd comme ces flaques de détergent dans lesquelles je mettais régulièrement les pieds.)

07
sept
07

Insolitudes

La communauté n’est pas le résultat d’une construction. C’en est l’incidence aléatoire. C’est dire qu’elle ne se construit pas, et qu’elle n’est pour autant aucunement l’originaire, qui aurait été perdu. Elle est souvent le fruit imprévu de quelque contrainte. Elle n’est pas ce qui équivaut à un peuple, à un groupe: il peut être question d’une communauté entre deux êtres; ou d’une communauté aux frontières constitutivement indéterminées, susceptible de concerner quiconque. Il y a de la communauté là où existe une somme indénombrable d’évidences partagées, en tant qu’elle nourrissent les gestes les plus quotidiens.

07
sept
07

Milan en 1796

Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.

Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle, venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept, passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés, sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.

Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux jeunes Français la Monférine , la Sauteuse et autres danses italiennes.