En une année, je me suis constitué une collection appréciable d’images pornos même si, sur la plupart des clichés, l’extrême blondeur des cheveux, le brun égal des corps et le rose saturé des entrejambes ont perdu leur éclat sous l’action conjuguée de la pluie, des chiens errants et des manipulateurs anonymes. Abandonnés dans l’herbe, les magazines présentaient leurs modèles grimaçant d’extase devant un paysage déserté, des murs aveugles et des carcasses de réfrigérateurs.
Archive pour août 2007
Images pornos
Métropole
Qu’on ne nous parle plus de “la ville” et de “la campagne”, et moins encore de leur antique opposition. Ce qui s’étend autour de nous n’y ressemble ni de près ni de loin : c’est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés : la métropole. Il y a bien eu la ville antique, la ville médiévale ou la ville moderne ; il n’y a pas de ville métropolitaine. La métropole veut la synthèse de toute le territoire. Tout y cohabite, pas tant géographiquement que par le maillage de ses réseaux.
C’est justement parce qu’elle achève de disparaître que la ville est maintenant fétichisée, comme Histoire. Les manufactures lilloises deviennent des salles de spectacle, le centre bétonné du Havre est patrimoine de l’Unesco. À Pékin, les hutongs qui entourent la Cité interdite sont détruites, et l’on en reconstruit de fausses, un peu plus loin, à l’attention des curieux. À Troyes, on colle des façades à colombage sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris. Les centres historiques, longtemps sièges de la sédition, trouvent sagement leur place dans l’organigramme de la métropole. Ils y sont dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire. Ils sont les îlots de la féerie marchande, que l’on maintient par la foire et l’esthétique, par la force aussi. La mièvrerie étouffante des marchés de Noël se paye par toujours plus de vigiles et de patrouilles de municipaux. Le contrôle s’intègre à merveille au paysage de la marchandise, montrant à qui veut bien la voir sa face autoritaire. L’époque est au mélange, mélange de musiquettes, de matraques télescopiques et de barbe à papa. Ce que ça suppose de surveillance policière, l’enchantement !
Réseau
Terrain d’excursions balisés, les jungles, les déserts et les montagnes ont cessé d’être des terra incognitae : la frontière du monde connu passe désormais aux portes des villes. Les mégalopoles s’indifférencient sur leurs marges, et les zones blanches sont les avant-postes de cette transformation, les points par où Paris, Lagos et Rio communiquent comme les bassins d’une écluse. Un double mouvement rapproche les grands centres urbains : à l’internationale, grossièrement mise en scène, des sièges sociaux et des salons VIP répond celle des terrains vagues et des bidonvilles, zones poreuses, reliées entre elles par un réseau de correspondances fines comme des vaisseaux capillaires et qui peuvent permettre de voyager sans bouger.
A single subject
Lee Harvey Oswald was awake in his cell. It was the beginning to occur to him that he’d found his life’s work. After the crime comes the reconstruction. He will have motives to analyze, the whole rich question of truth and guilt. Time to reflect, time to turn this thing in his mind. Here is a crime that clearly yields material for deep interpretation. He will be able to bend the light of that heightened moment, shadows fixed on the lawn, the limousine shimmering and still. Time to grow in self-knowledge, to explore the meaning of what he’s done. He will vary the act a hundred ways, speed it up and slow it down, shift emphasis, find shadings, see his whole life change.
This was the true beginning.
They will give him writing paper and books. He will fill his cell with books about the case. He will have time to educate himself in criminal law; ballistics, acoustics, photography. Whatever pertains to the case he will examine and consume. People will come to see him, the lawyers first, then psychologists, historians, biographers. His life had a single subject now, called Lee Harvey Oswald.
Le long chemin du dissemblable
Il faut apprendre. Tous les hommes ont en commun cette capacité d’éprouver le plaisir et la peine. Mais cette similitude n’est pour chacun qu’une virtualité à vérifier. Et elle ne peut l’être que par le long chemin du dissemblable. Je dois vérifier la raison de ma pensée, l’humanité de mon sentiment, mais je ne puis le faire qu’en les aventurant dans cette forêt de signes qui par eux-mêmes ne veulent rien dire, n’ont avec cette pensée ou ce sentiment aucune convenance. Ce qui se conçoit bien, dit-on après Boileau, s’énonce clairement. Cette phrase ne veut rien dire. Comme toutes les phrases qui glissent subrepticement de la pensée à la matière, elle n’exprime aucune aventure intellectuelle. Bien concevoir est le propre de l’homme raisonnable. Bien énoncer est une œuvre d’artisan qui suppose l’exercice des outils de la langue. Il est vrai que l’homme raisonnable peut tout faire. Encore doit-il apprendre la langue propre à chacune des choses qu’il veut faire : soulier, machine ou poème.
Paysage urbain
Le réseau serré des vieux docks de Londres est régulièrement crevé par les lots de bureaux en construction. Devant moi, les piliers d’un ouvrage, enchâssés dans un réseau d’échafaudages métalliques recouverts d’une toile aux mailles fines, pour isoler la poussière. Le vent anime cette congère mousseuse de légères oscillations. Sur le trottoir luisant qui rougeoie sous les lampadaires, la neige sale comme des paquets de graisse sur le dos d’un poisson dépecé.
Terrain vague
Explorant mes terrains vagues, zones vouées à la pure potentialité, lieux de l’inconfort extrême où rien ni personne n’a de place assignée, j’avais le secret espoir que les notes désordonnées et contradictoires finissent par aboutir à un texte qui ressemble à cette terre mille fois retournée et mêlée de débris, à ces toiles d’araignée qui s’accrochaient aux oreilles et aux cheveux et à ces fruits poussant sans arrosage ni jardinier. Je n’avais pour seuls objets que des ordures et des paysages fuyants et j’espérais que quelque chose malgré tout s’écrive, s’accrochant comme du lichen à ces surfaces pauvres et friables, croissant lentement, sans plan, ni message. J’étais comme ces géomètres qui composent la carte d’un quartier en visant des détails insignifiants : le cadre d’une fenêtre, un appui de colonne, un angle de mur ou le bras d’une statue.
Middle name
It occurred to Oswald that everyone called the prisoner by his full name. The Soviet press, local TV, the BBC, the Voice of America, the interrogators, etc. Once you did something notorious, they tagged you with an extra name, a middle name that was ordinarily never used. You were officially marked, a chapter in the imagination of the state. Francis Gary Powers. In just these few days the name had taken on a resonance, a sense of fateful event. It already sounded historic.
Je ne peux pas ?
L’acte de l’intelligence est de voir et de comparer ce qu’elle voit. Elle voit d’abord au hasard. Il lui faut chercher à répéter, à créer les conditions pour voir à nouveau ce qu’elle a vu, pour voir des faits semblables, pour voir des faits qui pourraient être la cause de ce qu’elle a vu. Il lui faut aussi former des mots, des phrases, des figures, pour dire aux autres ce qu’elle a vu. Bref, n’en déplaise aux génies, le mode le plus fréquent d’exercice de l’intelligence, c’est la répétition. Et la répétition ennuie. Le premier vice est de paresse. Il est plus aisé de s’absenter, de voir à demi, de dire ce qu’on ne voit pas, de dire ce qu’on croit voir. Ainsi se forment des phrases d’absence, des donc qui ne traduisent aucune aventure de l’esprit. « Je ne peux pas » est l’exemple de ces phrases d’absence. « Je ne peux pas » n’est le nom d’aucun fait. Rien ne se passe dans l’esprit qui corresponde à cette assertion. À proprement parler, elle ne veut rien dire. Ainsi la parole se remplit ou se vide selon que la volonté contraint ou relâche la démarche de l’intelligence. La signification est œuvre de volonté.
Presse
L’on put tout dire. Mais aussitôt rien ne faisait plus d’effet.
– L’effet produit commença à paraître dépendre des lois simples – tout étrangères à la chose proclamée.
Le son produit dans un milieu sans obstacle existe peu ; le son produit en concurrence avec une foule et une fréquence extrêmes d’autres sons existe moins encore.
Il fallut renforcer – multiplier les effets (1840).
La presse, la radio, le cinéma tendant à la ruine de la culture.
Et tous les moyens de dispersion à base d’intensité et de vanité.
Ils sont, d’ailleurs, dominés par des fins politiques et commerciales. Politique et commercialisation (économie) étant choses statistiques, et donc ennemies de la culture.
Les mesures contr’elles prises par les États dictatoriaux sont, d’autre part, dirigées contre la culture hétérodoxe.
Un écueil fuyant
L’année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a sans doute oublié. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l’esprit public à l’intérieur des continents, les gens de mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l’Europe et de l’Amérique, officiers des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au plus haut point.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s’étaient rencontrés sur mer avec une “chose énorme”, un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu’une baleine.
Une puissance commune
Paris, bouleversé, délaissé de toute autorité légale, dans un désordre apparent, atteignit, le 14 juillet, ce qui moralement est l’ordre le plus profond, l’unanimité des espits.
Le 13 juillet, Paris ne songeait qu’à se défendre. Le 14, il attaqua.
Le 13 au soir, il y avait encore des doutes, et il n’y en eut plus le matin. Le soir était plein de trouble, de fureur désordonnée. Le matin fut lumineux et d’une sérénité terrible.
Une idée se leva sur Paris avec le jour, et tous virent la même lumière. Une lumière dans les esprits, et dans chaque cœur une voix : « Va, et tu prendras la Bastille ! »
Cela était impossible, insensé, étrange à dire… Et tous le crurent néanmoins. Et cela se fit.
La Bastille, pour être une vieille forteresse, n’en était pas moins imprenable, à moins d’y mettre plusieurs jours, et beaucoup d’artillerie. Le peuple n’avait, en cette crise, ni le temps, ni les moyens de faire un siège régulier. L’eût-il fait, la Bastille n’avait pas à craindre, ayant assez de vivres pour attendre un secours si proche, et d’immenses munitions de guerre. Ses murs de dix pieds d’épaisseur au sommet des tours, de trente ou quarante à la base, pouvaient rire longtemps des boulets ; et ses batteries, à elle, don le feu plongeait sur Paris, auraient pu, en attendant, démolir tout le Marais, tout le faubourg Saint-Antoine. Ses tours, percées d’étroites croisées et de meurtrières, avec doubles et triples grilles, permettaient à la garnison de faire en toute sûreté un affreux carnage des assaillants.
L’attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnable. Ce fut un acte de foi.
L’assemblée des présences
Le besoin de se rassembler est aussi constant, chez les humains, qu’est rare la nécessité de décider. Se rassembler répond à la joie d’éprouver une puissance commune. Décider n’est vital que dans les situations d’urgence, où l’exercice de la démocratie est de toute façon compromis. Pour le reste du temps, le problème n’est celui du “caractère démocratique de la prise de décision” que pour les fanatiques de la procédure. Il n’y a pas à critiquer les assemblées ou à les déserter, mais à y libérer la parole, les gestes et les jeux entre les êtres. Il suffit de voir que chacun n’y vient pas seulement avec un point de vue, une motion, mais avec des désirs, des attachements, des capacités, des forces, des tristesses et une certaine disponibilité. Si l’on parvient ainsi à déchirer ce fantasme de l’Assemblée Générale au profit d’une telle assemblée des présences, si l’on parvient à déjouer la toujours renaissante tentation de l’hégémonie, si l’on cesse de se fixer la décision comme finalité, il y a quelques chances que se produise une de ces prises en masse, l’un de ces phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les êtres, dans leur totalité ou seulement pour partie.
L’unique puissance
Voyons les faits. Il y a une volonté qui commande et une intelligence qui obéit. Appelons attention l’acte qui fait marcher cette intelligence sous la contrainte absolue d’une volonté. Cet acte n’est pas différent selon qu’il se porte sur la forme d’une lettre à reconnaître, une phrase à mémoriser, un rapport à trouver entre deux être mathématiques, les éléments d’un discours à composer. Il n’y a pas une faculté qui enregistre, une autre qui comprend, une autre qui juge… Le serrurier qui appelle O la ronde et L l’équerre pense déjà par rapports. Et inventer n’est pas d’un autre ordre que se souvenir. Laissons les explicateurs « former » le « goût » et l’ « imagination » des petits messieurs, laissons-les disserter sur le « génie » des créateurs.
Nous nous contenterons de faire comme ces créateurs : comme Racine qui apprit par cœur, traduisit, répéta, imita Euripide, Bossuet qui en fit autant pour Tertullien, Rousseau pour Amyot, Boileau pour Horace et Juvénal ; comme Démosthène qui copia huit fois Thucydide, Hooft qui lut cinquante-deux fois Tacite, Sénèque qui recommande la lecture toujours renouvelée d’un même livre, Haydn qui répéta indéfiniment six sonates de Bach, Michel-Ange occupé à toujours refaire le même torse…
La puissance ne se divise pas. Il n’y a qu’un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention à ce qu’on voit et à ce qu’on dit. On apprend des phrases et encore des phrases ; on découvre des faits, c’est-à-dire des rapports entre des choses, et d’autres rapports encore, qui sont tous de même nature ; on apprend à combiner des lettres, des mots, des phrases, des idées… On ne dira pas que l’on a acquis la science, que l’on connaît la vérité ou que l’on est devenu un génie. Mais on saura qu’on peut, dans l’ordre intellectuel, tout ce que peut un homme.
Conspiracy
If we are on the outside, we assume a conspiracy is the perfect working of a scheme. Silent nameless men with unadorned hearts. A conspiracy is everything that ordinary life is not. It’s the inside game, cold, sure, undistracted, forever closed off to us. We are the flawed ones, the innocents, trying to make some rough sense of the daily jostle. Conspirators have a logic and a daring beyond our reach. All conspiracies are the same taut story of men who find coherence in some criminal act.
But maybe not. Nicholas Branch thinks he knows better. He has learned enough about the days and months preceding November 22, and enough about the twenty-second itself, to reach a determination that the conspiracy against the President was a rambling affair that succeeded in the short term due mainly to chance. Deft men and fools, ambivalence and fixed will and what the weather was like.